
3 CD Harmonia Mundi HMM 902801/03
Captée lors des représentations données au Festival d’Aix-en-Provence l’an dernier, cette Calisto s’affranchit d’une mise en scène aussi séduisante que trompeuse. La distribution, dès lors, apparaît sous un jour nouveau, plus habitée, plus convaincante.
Dès les premières mesures, La Calisto (1651) de Francesco Cavalli impose ce mélange singulier de grâce et d’ombre propre au baroque vénitien. Tiré des Métamorphoses d’Ovide, l’argument déroule un jeu de masques où Giove, travesti en Diana, abuse de la nymphe Calisto, avant que la vengeance de Giunone ne la condamne à une métamorphose cruelle – trame ambiguë d’où surgit une musique mouvante, laissant affleurer, sous l’éclat, une mélancolie persistante.
À Aix-en-Provence, le vernis dix-huitièmiste – ouvertement inspiré par Les Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos – enserrait l’ouvrage dans un corset de convenances, en contradiction avec la nature de la musique, dont l’élan naît des ruptures de ton, des glissements de registre et d’une violence que rien ne saurait domestiquer. Délivrée de cette gangue visuelle, la partition retrouve son ardeur, ses contrastes ; le détail s’y précise jusqu’à l’évidence, comme révélé de l’intérieur.
Lauranne Oliva prête à Calisto une sensualité frémissante : timbre limpide, aigus lumineux, phrasé ciselé au plus près du texte – sa plainte « Piante ombrose » s’élève avec une simplicité désarmante. Anna Bonitatibus campe une Giunone souveraine, dont la ligne ample se fond en pianissimi d’une rage contenue. Plus secrète, Giuseppina Bridelli dessine une Diana d’une noblesse austère. Alex Rosen déploie projection, charisme et souplesse en Giove. Dans les rôles de caractère, Dominic Sedgwick, Zachary Wilder, David Portillo, Théo Imart et José Coca Loza remplissent leurs emplois avec un charme et une aisance qui ne se démentent jamais. Mais la révélation vient de Paul-Antoine Bénos-Djian : son Endimione, porté par un legato souverain et un timbre d’une suavité pénétrante, touche au cœur, notamment sur « Lucidissima face ».
À la tête de l’Ensemble Correspondances, Sébastien Daucé signe une recréation d’une intelligence et d’une musicalité rares. Là où la première vénitienne ne mobilisait que quelques instrumentistes, il élabore avec acuité un instrumentarium d’une tout autre ampleur : harpe, théorbe, archiluth, sacqueboute, cornet, flûte, basson, clavecin, orgue et percussions conjuguent leurs timbres en une palette chatoyante sans jamais obscurcir la ligne, tandis que les cordes épousent avec subtilité les brusques bascules d’affects qui font le génie de ce « dramma per musica ». La prise de son, d’une belle transparence, parachève l’ensemble en restituant l’équilibre des plans – et laisse enfin affleurer une lecture où burlesque et tragique s’entrelacent avec une égale nécessité, comme si cet enregistrement, délesté de la scène, rendait à l’œuvre toute sa troublante ambiguïté.
CYRIL MAZIN
Lauranne Oliva (Calisto) – Alex Rosen (Giove) – Giuseppina Bridelli (Diana) – Paul-Antoine Bénos-Djian (Endimione) – Anna Bonitatibus (Giunone, Eternità) – Zachary Wilder (Linfea) – David Portillo (Natura, Pane) – Dominic Sedgwick (Mercurio) – Théo Imart (Destino, Satirino) – José Coca Loza (Silvano)
Ensemble Correspondances, dir. Sébastien Daucé
3 CD Harmonia Mundi HMM 902801/03
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