Concertgebouw, 20 juin
« Drôles de gens que ces gens-là », arguent les soldats, à l’encontre des bohémiens sur la place publique. Le chorégraphe Wim Vandekeybus, qui entre dans le grand bain de l’opéra, y voit une mention de l’autre, celui qu’on craint parce qu’on ne le connaît pas. Pour instaurer une différence entre la communauté des gens du voyage et l’ordre établi (militaire, qui plus est), la danse montre des forces antagonistes plutôt qu’elle n’illustre : un élan quasi spirituel – issu de simili-dieux protecteurs – côté Carmen, une masse de normalité dans le camp de Don José, dont s’extirpe un corps psychologique, contrarié par son amour pour la gitane.
L’animalité des mouvements et la rage de survie, fidèles au travail habituel de Wim Vandekeybus, amplifient son impact sur la musique de Bizet, car les interprètes d’Opera Ballet Vlaanderen et de sa compagnie Ultima Vez, ainsi que les enfants, y trouvent soit un terreau fertile d’amertume à danser, soit une bonhomie crash-test. Dommage, cependant, que les moments plus intimistes, privés de ce geste corporel imprévisible, donnent une pause aux sentiments et aux postures des solistes, d’autant que les lumières ne sont pas utilisées de façon optimale et les décors et costumes, difficiles à associer à un lieu en particulier – on pourrait être en Égypte ou en Mésopotamie –, véhiculent quelque chose de beaucoup moins moderne que le ballet… À la fin, Don José touche de son couteau les êtres qui forment l’aura de Carmen ; celle-ci en réchappe, mais une partie d’elle s’est évaporée…
Cette dialectique du combat se retrouve bien sûr chez les personnages, soumis à une « incommunicabilité » mutuelle par leurs traits individuels significatifs. L’émission printanière de Micaëla (Sarah Yang) cultive une piété d’ultimatum dans une douceur poétique, suivant un amour qui n’a plus les mots de sa propre survie. Chez Escamillo (Leon Košavić), le charisme vocal et la directivité sauvage rejoignent la vanité du rôle, qui souffre finalement d’un trop long sillage sur chaque note au troisième acte. Kyungho Kim associe un timbre du ciel et un phrasé terre à terre, paradoxe nécessaire de l’aveuglement de Don José. « La fleur que tu m’avais jetée » déroule ainsi un enivrement d’honnêteté, et le dernier acte peint un monde musical dominé par le déni de violence et un caractère plus démonstratif, dans lequel le son tend parfois à perdre en qualité. L’élan de liberté de Carmen se manifeste par une souplesse de ligne et une imprévisibilité des piani, et se révèle aussi attendri qu’arachnéen ou incantatoire. Josy Santos, dans sa large palette, opte en deuxième partie pour une fragilité qui vit moins intensément, comme si Carmen se mettait en retrait à mesure que son pouvoir sur Don José se tarit.
Après une première série de représentations à Anvers, le spectacle fait donc étape au Concertgebouw de Bruges (pendant la fermeture pour travaux de l’Opéra de Gand), accueillant dans sa fosse bien dimensionnée un chantant et bouillonnant Symfonisch Orkest d’Opera Ballet Vlaanderen. La cheffe Keren Kagarlitsky tire avantage de l’acoustique exceptionnelle de la salle pour faire ressortir de nombreuses interventions de bois et de cuivres et augmenter la réalité des nuances en une impression de solos instrumentaux successifs, dans un art consommé de la dramaturgie musicale monumentale, où angoisse arrachée et épanchement des sentiments jouent à saute-mouton.
Josy Santos (Carmen)
Sarah Yang (Micaëla)
Sawako Kayaki (Frasquita)
Zofia Hanna (Mercédès)
Kyungho Kim (Don José)
Leon Košavić (Escamillo)
Samson Setu (Zuniga)
Leander Carlier (Moralès)
Maxime Melnik (Le Dancaïre)
Emanuel Tomljenović (Le Remendado)
Keren Kagarlitsky (dm)
Wim Vandekeybus (ms)
Sylvie Olivé (d)
Isabelle Lhoas (c)
Nicolas Boudier (l)
THIBAULT VICQ
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