Opéras Otello à Liège
Opéras

Otello à Liège

03/07/2026
Luciano Ganci et Maria Teresa Leva . © ORW-Liège/Jonathan Berger

Théâtre Royal, 19 juin

Aborder Otello n’a rien d’évident, même pour un ténor à son apogée. Luciano Ganci avait longtemps différé sa prise de rôle avant d’accepter cette nouvelle production liégeoise : au sommet d’une carrière jalonnée d’une vingtaine de rôles verdiens, il a enfin voulu gravir cet Everest – avec une légitimité indéniable. On sent une fréquentation intime de la partition, dont chaque nuance, chaque inflexion expressive est pesée (y compris le pianissimo, si rare, sur « Venere splende » à la fin du duo d’amour). Sa technique lui permet une souplesse exceptionnelle : il peut passer du cri au murmure avec une facilité et un sens dramatique qui forcent l’admiration.

Sans correspondre tout à fait au modèle du ténor héroïque traditionnel, sa voix chaude et soyeuse se plie aux exigences du rôle en conciliant vaillance et finesse expressive. La puissance et l’éclat impressionnent de bout en bout – sa montée convulsive sur « amore e gelosia », au II, glace le sang. La diction, toujours sculptée, sert une palette d’intentions psychologiques, tandis que le phrasé demeure souple et chantant, jusque dans les élans les plus véhéments – son « Esultate! », fluide et modelé, n’a rien de tapageur. Un Otello à la virilité affirmée, en même temps miné par une fragilité latente. Reste à approfondir certaines pages introspectives – « Dio! mi potevi » manque encore de relief – et surtout à affiner ce que la seule intelligence musicale ne saurait remplacer : la caractérisation scénique.

Pour cela, il faudra une direction d’acteurs plus affûtée que celle d’Allex Aguilera (voir O. M. n° 151 p. 54). Illustrative et fonctionnelle, son approche suit le livret sans parvenir à construire une vraie architecture dramatique ni à installer la dose indispensable de tension. Certes, ce décor de passerelles enserrant les murs d’une cour intérieure, constamment plongée dans la pénombre et ponctuée d’un bassin d’eau où évoluent des comparses menaçants – autant d’incarnations de l’emprise tentaculaire de Iago – instaure une atmosphère oppressante. Mais le jeu scénique reste trop souvent conventionnel : les interprètes sont livrés à une gestuelle de concert, et les chœurs eux-mêmes, pourtant irréprochables vocalement, peinent à incarner l’angoisse de la tempête initiale comme la jubilation de la victoire.

La tension qui déserte le plateau ne vibre qu’à demi dans la fosse, où Francesco Lanzillotta privilégie la clarté, l’équilibre et le contrôle à l’énergie ou à l’urgence dramatique. Les tempi volontiers étirés confèrent une solennité parfois excessive, notamment aux interventions de Iago, où l’on souhaiterait davantage de mordant et de désinvolture. Sous ses airs tonitruants, Roman Burdenko n’incarne pas moins un traître tout en noirceur et en éloquence.

Les nombreux seconds rôles masculins s’en tirent honorablement – notamment le Cassio au timbre chaleureusement rond de Paride Cataldo. Du côté des dames, Emilia, vocalement bien tenue par Julie Bailly, seconde avec une touchante humanité la Desdemona tout sauf angélique de Maria Teresa Leva. Timbre corsé et pulpeux, projection de lirico spinto, capable d’aigus dardés aussi bien que de pianissimi diaphanes : de quoi esquisser, dès le deuxième acte, un tempérament plus affirmé que celui généralement associé à l’épouse d’Otello. Moins victime sacrificielle qu’héroïne consciente de sa tragédie, elle monte vers le sommet d’un poignant « Ave Maria », achevé sur un fil de voix impalpable qui semble ouvrir les portes du paradis.

PAOLO PIRO

Luciano Ganci (Otello)
Roman Burdenko (Iago)
Paride Cataldo (Cassio)
Blagoj Nacoski (Roderigo)
Luca Dall’Amico (Lodovico)
Nicolò Donini (Montano)
Maria Teresa Leva (Desdemona)
Julie Bailly (Emilia)
Francesco Lanzillotta (dm)
Allex Aguilera (ms)
Bruno de Lavenère (d)
Françoise Raybaud (c)
Laurent Castaingt (l)
Arnaud Pottier (v)

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