Salle Favart, 2 mai
Créée au San Carlo de Naples en 1835, Lucia di Lammermoor séduisit Paris au Théâtre des Italiens en 1837, deux ans avant qu’une nouvelle version soit créée au Théâtre de la Renaissance. Pas une simple traduction, mais une adaptation au goût français d’alors. Le texte, profondément réécrit, tend au mélodrame : plus de confidente pour Lucie, remplacée par Normanno développé en Gilbert, caractère d’Ashton plus tranché, disparition de l’air de Raimondo. Pour elle, plus d’allusion à un spectre à la fontaine, si constitutive de sa psychologie : « Regnava nel silenzio » est remplacé par une cavatine plate, folie rehaussée d’un ton… L’œuvre demeure la même, mais devient une autre. Car Donizetti édulcore : le dramatisme, l’expressivité de la lyrique transalpine, le romantisme ténébreux de Walter Scott se diluent quelque peu dans un chant français plus rigide. Récitatifs plus anguleux, récit et airs moins dramatiques. On est loin de la morbidezza vocale qui fait Lucia.
Cette version, qui sera celle de l’Opéra de Paris à partir de 1846, sombrera au XXe siècle qui jugera que l’originale est meilleur gage d’authenticité. L’Opéra de Lyon et le Théâtre du Châtelet, avec Natalie Dessay et Patrizia Ciofi, Roberto Alagna et Ludovic Tézier, lui rendent vie en 2002. Succès, éphémère. Lucie n’est plus qu’une curiosité, que l’Opéra-Comique, où la dernière Lucia remonte à 1971, reprend, sans convaincre vraiment de sa nécessité.
Si la version est un premier handicap, le deuxième est la production d’Evgeny Titov, dont Trois sœurs à Salzbourg l’été dernier avait passionné (voir O. M. n° 216 p. 64). Réduisant ici l’œuvre à un simplisme – « Lucie est opprimée par les hommes de son entourage » (quelle découverte !) –, il tue émotion, poésie lunaire, déchirure du sentiment déjà malmenés, en une collection de poncifs visuels usés. Lizzie Clachan l’inscrit dans une architecture de hautes parois inutilement tournantes, tapissées au goût XIXe anglais, sans variations d’atmosphère, malgré bois de cerf et néons rouges (un bordel ?) où la scène de viol collectif dépasse l’acceptable, tant elle contrefait la nature même de l’œuvre. Car Titov, en excellent meneur d’acteurs, joue du machisme vulgaire, de l’abus de pouvoir, en un jeu de clins d’œil à notre regard blasé, ajoutant au biaisé permanent un ridicule trop fréquent, comme pour les chœurs au mariage ; tout est excès.
Ainsi, Etienne Dupuis devient un méchant d’une mobilité physique formidable. Mais cela se ressent sur son chant, forcé de trait, de projection, alors qu’au duo du II avec sa sœur, sur leurs lits d’enfance, il montrera quel artiste nuancé il peut être. La contamination gagnera un Gilbert caricatural, un trop pâle Arthur, et même un Edgard chez qui l’on cherchera l’amour blessé en vain… Mais les œuvres peuvent résister. L’acte III sauve la mise : par le grave authentique du Raymond d’Edwin Crossley-Mercer, par la délicatesse enfin trouvée de Léo Vermot-Desroches qui nasalisait jusque-là, et dont les aigus s’assouplissent enfin, pour incarner le héros prédestiné à la mort. Et par la folie de Sabine Devieilhe.
On ne la sait ni grande dramatique, façon Callas, non plus que virtuose absolue, façon Sutherland, mais soprano léger doté d’une quinte aiguë souple, solide et d’une poésie innée. Si elle assure les deux premiers actes avec une musicalité débordante, la prudence reste majeure, et le suraigu un rien crié. Mais sa scène de folie est exceptionnelle. Symptôme, plus rien n’existe autour d’elle. La voix fait sienne la partition, avec ses moyens, son honnêteté et sa sensibilité extrême, en une incarnation mémorable, planant au-dessus d’un dernier handicap, l’Insula Orchestra, épais, cuivres médiocres. Speranza Scappucci lui impose rythme et tension, mais n’évite hélas pas la lourdeur.
PIERRE FLINOIS
Etienne Dupuis (Henri Ashton)
Léo Vermot-Desroches (Edgard Ravenswood)
Sahy Ratia (Lord Arthur Bucklaw),
Yoann Le Lan (Gilbert)
Edwin Crossley-Mercer (Raymond)
Sabine Devieilhe (Lucie)
Speranza Scappucci (dm)
Evgeny Titov (ms/l)
Lizzie Clachan (d)
Emma Ryott (c)
Fabiana Piccioli (l)
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