Grand Théâtre Massenet, 26 avril
Créée à Marseille en 1902, reprise à Lyon en 1903 puis à Bruxelles en 1904, La Belle au bois dormant a été par la suite oubliée, et on doit à l’Opéra de Saint-Étienne sa résurrection, parallèlement à la publication d’un enregistrement dû à l’initiative du Palazzetto Bru Zane. La production stéphanoise est une excellente porte d’entrée pour qui veut pénétrer le château de cette Belle au bois dormant. Il n’est pas question ici de relecture intempestive du conte original de Perrault, même si le metteur en scène, Laurent Delvert, nous rassure dans le programme de salle en précisant qu’« un baiser est certes donné à la Princesse, mais [qu’] il s’agit là d’un geste chaste » et non pas d’un acte « non consenti ».
La scénographie est faite d’éléments simples : parterres de fleurs amovibles pour figurer le jardin, praticables permettant l’entrée de personnages par le fond de la scène, rideau de chaînes vertes en guise de forêt. Les fées sont des fées (elles dansent dans une chorégraphie de Sandrine Chapuis), la sorcière est une sorcière. Les lumières, efficacement réglées, permettent de représenter notamment les forces du mal – celles de la mauvaise Fée Urgèle, accompagnée des inévitables fumigènes. Les costumes sont intemporels, sauf celui du Chevalier errant, qui surgit bizarrement en imperméable. Le tout permet une direction d’acteurs de bon aloi, avec, à la fin, la très belle scène où le Prince, presque affolé par son audace, reste à l’affût derrière Aurore qui, sortie du sommeil, s’avance vers l’avant-scène.
Guillaume Tourniaire donne de l’ampleur à la musique soigneusement écrite de Charles Silver, ménage les moments de mystère et de tendresse (le Prélude de l’acte IV), fait sonner les cors qui dialoguent d’une manière presque wagnérienne (toutes choses égales par ailleurs) dans la fosse et dans la coulisse au début de l’acte II, et aboutit à une scène de mariage populaire où le Chœur Lyrique Saint-Étienne Loire est tout à fait à son affaire.
La distribution réunie est entièrement différente de celle de l’enregistrement que l’on a cité, sauf le rôle de Barnabé, attribué à l’excellent Matthieu Lécroart, qui réussit à rendre comique un emploi que le compositeur et ses librettistes auraient pu concevoir un peu plus enlevé. Philippe-Nicolas Martin (le Roi) et Antoine Foulon (le Grand Sénéchal, Éloi) font preuve d’une belle sobriété, Héloïse Poulet a l’espièglerie qui convient au double rôle du Page et de Jacotte, Anne-Lise Polchlopek est à la fois la plaisante Dame Gudule et la rassurante Fée Primevère, qui a la particularité de parler et non pas de chanter : Silver a en effet prévu, essentiellement pour Primevère, quelques moments de mélodrame dans sa partition.
On apprécie Julie Robard-Gendre, qui a les noirceurs, le port et la beauté maléfique de la Fée Urgèle, mais aussi des accents cruels qui ne versent jamais dans la caricature. Kévin Amiel, malheureusement, est un Chevalier errant assez conventionnel et, plus tard, un Prince dont le timbre ne rachète pas les aigus en voix mixte, qu’on guette sans être réellement comblé. Il a une Aurore radieuse à ses côtés en la personne de Déborah Salazar, par ailleurs membre de l’Académie de l’Opéra-Comique cette saison. Les pages les plus séduisantes de La Belle au bois dormant lui sont confiées, et elle en fait autre chose qu’un personnage résigné ou naïf, en mettant toute la lumière de son timbre au service d’un phrasé maîtrisé, qui prend un magnifique élan au fil de l’ouvrage.
CHRISTIAN WASSELIN
Déborah Salazar (La Princesse Aurore, la Reine)
Julie Robard-Gendre (Urgèle)
Héloïse Poulet (Le Page, Jacotte)
Anne-Lise Polchlopek (Dame Gudule, La Fée Primevère)
Kévin Amiel (Le Chevalier errant, Le Prince)
Philippe-Nicolas Martin (Le Roi)
Antoine Foulon (Le Grand Sénéchal, Éloi)
Matthieu Lécroart (Barnabé)
Guillaume Tourniaire (dm)
Laurent Delvert (ms)
Zoé Pautet (d)
Fanny Brouste (c)
Nathalie Perrier (l)
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