Opéra, 24 avril
On entre dans Le Villi sans détour : rien n’y impose encore l’autorité des chefs-d’œuvre à venir, mais tout s’y pressent. Avant les héroïnes consumées d’amour et de perte, avant la signature reconnaissable entre toutes, le jeune Puccini éprouve la scène comme un lieu de vertige – et ce vertige saisit d’emblée. Né du Concours Sonzogno, d’abord écarté puis défendu par Giulio Ricordi, l’ouvrage est créé à Milan en 1884, puis repris à Turin la même année dans une version remaniée. Le livret de Ferdinando Fontana puise dans une légende germanique : les Willis, spectres de fiancées trahies, condamnent les amants infidèles à danser jusqu’à la mort. Roberto trahit Anna, sa promise, avec une courtisane, au cours d’un voyage entrepris pour toucher un héritage. Elle meurt de chagrin. À son retour au village, les Villi l’entraînent dans leur ronde fatale.
Des archétypes simples, que le compositeur électrise avec une sûreté déjà troublante – et sur lesquels son style s’annonce avec une netteté presque insolente. La maîtrise orchestrale s’épanouit sans ostentation, l’inspiration ne défaille jamais : des Préludes aux premières inflexions d’Anna dans « Se come voi piccina », jusqu’à la longue scène de Roberto, « Torna ai felici dì », traversée d’affects contrastés, tout converge en une tension dramatique continue. Le chœur conclusif lui-même semble hanté par ce que Puccini n’a pas encore écrit. L’ombre de Verdi s’y devine, parfois celle de Wagner ; mais une voix s’en détache, ardente, tendue vers le drame. Une esquisse, peut-être, mais déjà brûlante.
La mise en scène de Stefano Poda traduit cette oscillation entre réel et fantastique dans une esthétique d’une rigueur imaginative. L’arbre aux racines nouées ancre le récit dans le terrestre ; les murs constellés de corps pétrifiés, semblables à une crypte sans fond, ouvrent sur les abîmes de l’au-delà. La lumière sculpte l’espace avec précision, la chorégraphie des Villi confère au cauchemar sa logique propre, et les costumes – noir profond, blanc immaculé, pourpre et brun – en cristallisent la portée symbolique.
Vanessa Goikoetxea incarne une Anna mémorable : médium généreux, timbre ample, puissance rayonnante – et ce haut registre, qui excède parfois la fragilité du rôle, n’en révèle que mieux la violence de l’effroi. Face à elle, Monica Guerritore investit la récitante d’une présence singulière, voix venue de l’au-delà traversant l’action comme une conscience prémonitoire. Thomas Bettinger prête à Roberto une vaillance de l’aigu et un phrasé tendu, quitte à malmener par endroits le legato au profit de l’intensité. Armando Noguera compose du père un portrait d’une humanité sobre et juste. Tous habitent leur rôle avec une égale conviction théâtrale.
La force de l’ensemble tient aussi, et peut-être surtout, à la direction de Valerio Galli, à la tête d’un Orchestre Philharmonique de Nice impétueux et d’un chœur d’une belle cohésion : attentive aux équilibres, souveraine dans les contrastes, constamment au service de la narration. Sa battue révèle la partition plus qu’elle ne l’accompagne, en déploie les couleurs, les tensions, les promesses. Une production remarquable, où tout concourt à l’essentiel.
CYRIL MAZIN
Vanessa Goikoetxea (Anna)
Thomas Bettinger (Roberto)
Armando Noguera (Guglielmo)
Valerio Galli (dm)
Stefano Poda (ms/dcl/ch)
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