Teatro Ponchielli, 20 juin
Difficile de ne pas voir, dans les premières images conçues par Roberto Catalano, autre chose qu’un décor funèbre. Nerone et Poppea y apparaissent comme deux figures déjà soustraites au temps, enfermées dans l’écrin minéral de leur propre légende. L’incoronazione di Poppea semble dès lors renoncer à célébrer une victoire pour sonder ce qui subsiste des passions lorsqu’elles ont consumé ceux qui les ont vécues. Pour son retour à Monteverdi, le metteur en scène palermitain délaisse les lectures morales habituelles de l’ouvrage afin d’explorer un territoire plus trouble, celui des métamorphoses du désir. Loin d’opposer vice et vertu, la mise en scène les fond dans une même matière humaine, instable, contradictoire, toujours à vif.
Au cœur du décor de Mariana Moreira, enclos de parois de pierre et de caissons en verre, les personnages évoluent dans un espace traversé par la seule persistance des souvenirs. Quelques panneaux de velours rouge, percés d’étroites ouvertures, n’offrent qu’une échappée dérisoire vers un ailleurs, tandis que de larges pans du mur s’entrouvrent peu à peu, d’où s’écoule une terre calcinée qui gagne le plateau. Magnifiées par les lumières d’Oscar Frosio et les costumes contrastés d’Ilaria Ariemme, les images distillent une beauté hiératique suspendue entre rêve et cauchemar.
Une dimension allégorique irrigue l’ensemble, annoncée dès le rideau de scène où l’Ercole al bivio du peintre Annibale Carracci (1560-1609) pose la question que le spectacle se plaît à dissoudre, celle d’Hercule immobile devant le choix entre vertu et volupté. Un cygne blanc traverse la scène, messager silencieux de l’Amour, indifférent aux destinées comme une divinité aveugle. Autour de lui, six danseurs donnent corps aux multiples visages du désir, de la découverte au pouvoir, de la possession à la tendresse comme au calcul. Catalano orchestre cette constellation d’affects avec maîtrise, sans que la richesse symbolique n’étouffe jamais la pulsation dramatique.
La réussite tient aussi à l’incarnation des protagonistes. Maayan Licht compose un Nerone dont les convulsions physiques traduisent les fractures intérieures. La voix conserve un éclat singulier et une agilité certaine, même si elle peine à rayonner dans l’espace du théâtre. Face à lui, Benedetta Torre s’impose en Poppea à la fois sensuelle et déterminée. La beauté du timbre, l’élégance du phrasé et l’intelligence du mot dessinent une héroïne redoutable, incarnation troublante du désir. Mara Gaudenzi prête à Ottavia une dignité blessée remarquable, et son « Addio, Roma! » saisit par la sûreté de la ligne autant que par la vérité de l’expression. Agustín Pennino campe un Ottone sensible mais peu sonore, Lucía Martín-Cartón une Drusilla touchante, Federico Sacchi un Seneca d’une autorité naturelle, tandis que Luca Cervoni, irrésistible Arnalta, fait surgir l’émotion au détour de chaque sourire.
À la tête des Arts Florissants, Paul Agnew aborde pour la première fois l’œuvre comme une matière vivante. Aucune révérence ne pèse sur sa lecture, et tout y respire, avance, nourrit le théâtre. Malgré des effectifs réduits qui limitent parfois la variété des couleurs, la finesse du geste musical et le dialogue constant entre fosse et plateau emportent l’adhésion. De l’ultime legs du maître de Crémone demeure l’empreinte d’un enfermement bien plus que le triomphe d’une ascension. Les deux amants ne savourent aucune victoire, mais contemplent les ruines lumineuses de leurs passions. C’est toute l’ambiguïté de cette production, entre extase et anéantissement, qui en fonde l’emprise la plus durable.
CYRIL MAZIN
Sarah Fleiss (Damigella, Fortuna)
Mara Gaudenzi (Ottavia, Virtù)
Sarah Hayashi (Valletto, Amore)
Agustín Pennino (Ottone)
Benedetta Torre (Poppea)
Maayan Licht (Nerone)
Luca Cervoni (Arnalta)
Alessandra Visentin (Nutrice)
Federico Domenico Eraldo Sacchi (Seneca)
Lucía Martín-Cartón (Drusilla)
Matteo Laconi (Liberto)
Jorge Navarro Colorado (Lucano)
Paul Agnew (dm)
Roberto Catalano (ms)
Mariana Moreira (d)
Ilaria Ariemme (c)
Oscar Frosio (l)
Marco Caudera (ch)
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