Opéras Der Ring des Nibelungen à Bayreuth
Opéras

Der Ring des Nibelungen à Bayreuth

21/08/2026
Klaus Florian Vogt et Camilla Nylund dans Siegfried. © Enrico Nawrath

Festspielhaus, 4, 5, 7 & 9 août

Conformément à la volonté de Wagner de faire de son festival un atelier permanent, Bayreuth a dès 1888 et le passage à l’éclairage électrique embrassé rapidement les principales évolutions technologiques – à l’exception de la climatisation, sujet fâcheux un été aussi caniculaire que 2026. Il était donc logique que le numérique s’invite sur la Colline sacrée, d’abord avec les lunettes de réalité augmentée dans le Parsifal de 2023, puis que Katharina Wagner souhaite faire du 150e anniversaire de la manifestation l’occasion de tester les capacités de l’intelligence artificielle en lui confiant la mise en scène de ce Ring d’un seul été. Mais si le travail de Jay Scheib pour Parsifal frappait par son côté gadget, on atteint ici le néant absolu en matière de mise en scène.

Le cadre d’abord. Deux écrans convexes, le premier à cinq mètres de la loge de la souffleuse, le second plus loin encore, supports de projections visant à remplacer tout décor. Un dispositif très contraignant pour les chanteurs qui s’y trouvent enfermés, laissant vide pendant l’intégralité du spectacle l’avant-scène où les voix portent le mieux. Le rendu ensuite. Au bout d’un quart d’heure, on pourrait déjà écrire sur ce Ring entier tant les procédés y sont systématiques : ouverture du rideau sur une photo de décor de la création de 1876, puis fondu-enchaîné permanent intégrant plus ou moins lentement d’autres évocations des quinze mises en scène vues à Bayreuth en cent cinquante ans, au milieu d’une logorrhée d’images.

Passé le sympathique clin d’œil à la cabane de Hunding originelle, au rocher de Brünnhilde de Chéreau, aux cubes laser de Kupfer, l’IA jongle avec tout ce qui lui passe par les pixels et absorbe les personnages – qui ne jouent pas et se contentent de sortir de scène la tête baissée une fois morts. Quitte à être parfois à des années-lumière des préoccupations dramaturgiques de Wagner, autant anesthésier le spectateur au point de faire barrage à l’écoute.

Ainsi défilent pendant 14 h 30 de jolis fonds d’écran Windows non sans quelques atmosphères évocatrices dans les ombres de la forêt de Siegfried ou les cimes du Walhalla, mais aussi quelques moments d’un ridicule fini – deux adolescents tels Barbie et Ken s’embrassant sur un fond rose bonbon à la fin de Siegfried.

Comment ne pas non plus se désoler devant les grotesques costumes de tous les personnages, façon poulets de l’espace gris métallisé, méconnaissables aux saluts ? Sans oublier les scènes de foule de Götterdämmerung, probablement vécues comme une punition par les choristes, relégués dans le noir en fond de scène, occasionnant un manque d’impact fatal à la mythique scène des Vassaux de Hagen. Bref, un naufrage, salué par un torrent de huées, et qui a inspiré à certains spectateurs l’idée de commercialiser sur internet des t-shirts arborant l’inscription : « J’ai survécu au Ring de 2026 ».

La musique seule est à la hauteur des célébrations, en dépit des soucis liés au dispositif scénique impactant les voix. Car si dans Rienzi, on criait beaucoup, ici l’on chante constamment, et plutôt très bien. Michael Volle, certes pas le plus marmoréen ni le plus éclatant des Wotan, mais d’une intelligence du texte, phrasé comme du Lied, trouve des ressources de déclamation sur ses plus grands éclats, et compose un personnage à la vraie fibre paternelle, avec noblesse et bonté. Comme au temps de Windgassen, Klaus Florian Vogt est un wagnérien si naturel qu’il peut chanter Loge, Siegmund et Siegfried dans le même Ring avec sa voix de « ténor blond », intelligent et fine mouche en Dieu du feu, un peu clair et évanescent sans doute pour le Wälsung – bien qu’étonnamment à l’aise dans le grave –, et image d’Épinal du héros germanique, sauvageon et rêveur, dans les deux dernières journées.

Ces caractéristiques forment un drôle d’équilibre avec la Sieglinde nettement plus mûre, quasi maternelle, d’Elza van den Heever, dont les aigus sont désormais un peu durs, et avec la Gutrune très enfantine de Magdalena Hinterdobler, à la voix de poitrine magnifiquement timbrée, et pour le coup d’un âge vocal proche de celui du héros. Sa Brünnhilde de tante, Camilla Nylund, qui essuie quelques bien injustes huées aux saluts, compose une Walkyrie au médium aristocratique, qui ne perd de sa superbe que dans les grandes tenues aiguës, affectées d’un « wobble » inquiétant, et négocie parfaitement son premier volet, un peu moins Siegfried, et doit s’économiser beaucoup au I de Götterdämmerung avant de se déployer in fine dans une « Immolation » gorgée de nuances, où la braise couve sous les reflets cendrés de l’émission – un « Ruhe » instrumental, à donner le frisson.

Un peu confidentiel, l’Alberich timbré clair de Jochen Schmeckenbecher détaille les noirs desseins du nain ayant renoncé à l’amour face à un Mime presque plus sombre, lorgnant vers le Heldentenor et parfois détonnant dans l’aigu. Les basses ne sont pas le point fort de la production. Plutôt adapté au gentil des Géants, le timbre de Papa ours de Mika Kares ne convient pas du tout à Hunding et surtout Hagen, quand Peter Rose a le creux sinon la projection des grands Fafner. À l’autre bout du spectre, on n’est guère plus séduit par l’Oiseau au ramage sans grâce de Victoria Randem.

Parmi les incarnations majeures de ce « Ring numérique », citons en revanche, outre un trio de Filles du Rhin radieux, l’Erda et la Waltraute de Christa Mayer, aura d’enchanteresse, épaisseur vocale de tragédienne, que l’on retrouve, moins maîtrisées mais décuplées en intensité, chez la Fricka et la Première Norne d’Anna Kissjudit, dont la colère et les prophéties semblent proclamées par une sorcière en transe, enivrée des vapeurs méphitiques de sa propre marmite. 

Le véritable ciment de ce projet réside toutefois dans la battue de Christian Thielemann, dont la continuité et l’ampleur de la sonorité, sans avoir jamais peur des cuivres, effacent le triste souvenir de Simone Young dans la précédente production. L’Allemand, qui connaît par cœur l’orchestre et la salle, peut à loisir faire résonner un Wagner plus fluide que naguère, mais dont les textures valent une lecture de grande tradition, noble, hautaine et fière, aux cordes enivrantes – les basses grondantes chez Hagen, les violons éthérés sur le rocher de Brünnhilde. Et tant pis pour le petit coup de mou de la seconde moitié du I de Götterdämmerung, et pour quelques maniérismes dans les ralentis : ce Wagner-là ne cherche pas à faire prendre les vessies pour des lanternes, avec son flux organique, son sens de l’épopée, sa densité congénitale et ses trombones somptueux.

YANNICK MILLON

Michael Volle (Wotan/Der Wanderer)
Alexander Grassauer (Donner)
Siyabonga Maqungo (Froh)
Klaus Florian Vogt (Loge, Siegmund, Siegfried)
Jochen Schmeckenbecher (Alberich)
Gerhard Siegel (Mime)
Mika Kares (Fasolt, Hunding, Hagen)
Peter Rose (Fafner)
Michael Kupfer-Radecky (Gunther)
Anna Kissjudit (Fricka)
Evelin Novak (Freia)
Christa Mayer (Erda, Waltraute)
Elza van den Heever (Sieglinde)
Camilla Nylund (Brünnhilde)
Magdalena Hinterdobler (Gutrune)
Katharina Konradi (Woglinde)
Natalia Skrycka (Wellgunde)
Marie Henriette Reinhold (Floßhilde)
Christian Thielemann (dm)
Marcus Lobbes (ms)
Pia Maria Mackert (c)
Roman Senkl (v)

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