Après une version de concert à Montpellier en 2022, puis une production scénique à Turin en 2025, l’Américain revient à la version ténor originale d’Hamlet d’Ambroise Thomas – plutôt que l’habituel baryton du rôle-titre de la création – à l’Opéra National de Paris, du 18 septembre au 9 octobre. À cette voix souple, jonglant adroitement entre répertoire romantique français tous azimuts (La Damnation de Faust, Faust, Werther, Les Huguenots, Les Contes d’Hoffmann…) et bel canto voltigeur (I puritani, Norma, La Fille du régiment…), il était temps de savoir ce que l’avenir réservait…
Quelle place a Hamlet dans votre large expérience du répertoire français ?
Que ce soit le romantisme de Roméo et Juliette, le classicisme d’Orphée et Eurydice, l’écriture extrême de Meyerbeer ou l’imprévisibilité retorse de Berlioz, je dirais que tout m’a préparé à Hamlet, qui est pour moi une synthèse du répertoire français. C’est à la fois une chance et une grande responsabilité, en tant qu’Américain, de pouvoir interpréter ces opéras en Europe, et en particulier dans les pays francophones. Je peux ainsi témoigner de ma sensibilité sur ces mots, apporter la douceur et la tendresse que ce répertoire demande. Et sur cette production de Krzysztof Warlikowski à l’Opéra Bastille, quel honneur de prendre la suite du grand Ludovic Tézier ! Dans la version ténor d’Hamlet, la ligne vocale se marie vraiment bien à l’orchestre. Elle peut partir dans l’aigu, sans empêcher les autres registres de s’épanouir. Elle paraît donc plus « parfaite » en soi que la version baryton, qui, elle, est surtout écrite dans un registre médium confortable – malgré tout le respect que j’ai pour les grands interprètes du rôle – rendant le personnage plus sombre encore. Hamlet est certes un personnage meurtri par la perte de son père, à qui il n’a sans doute jamais trop pu exprimer son amour ou sa capacité à être un bon dirigeant, mais il a aussi été un bon vivant dans le passé. La vocalité de ténor implique quelque chose de plus héroïque et haletant, où l’on ressent ces réminiscences de l’ancien Hamlet. C’est aussi intéressant, musicalement, que se réduise le contraste vocal avec Laërte – un autre ténor –, qui aime tellement sa sœur Ophélie que cela crée presque un triangle amoureux.

Vous dites souvent que La Juive et Guillaume Tell vous ont fait sortir de votre étiquette de ténor rossinien. La technique rossinienne a-t-elle été un atout dans le répertoire français ?
Oui, surtout dans les scènes où le texte défile très vite et où il est difficile de trouver un endroit pour respirer. Rossini m’a vraiment appris à expulser et à retenir l’air en très peu de temps. Il m’a aussi aidé pour les mélismes, les longues phrases et les différents styles de l’opéra français. Au début de ma carrière, j’essayais, sans m’en rendre compte, de me détacher des injonctions à catégoriser ma voix, en chantant mes rôles rossiniens de façon quasi lyrique. Le Prince Léopold, dans La Juive, à l’Opéra Bastille en 2007, m’a vraiment révélé que je pouvais aller dans cette voie. En plus du premier air « Loin de son amie », il y a le trio très dramatique à l’acte II avec Éléazar et Rachel, dans lequel il faut ouvrir et relâcher davantage la gorge plutôt que de contrôler chaque note. Dans les airs et les duos chez Rossini, le médium a souvent cet aspect lyrique, mais flottant dans une certaine douceur. Je pense avoir toujours eu cette capacité à utiliser la vitesse du vibrato pour gagner en précision sur chaque note, et dans le répertoire français, on peut réemployer une technique de respiration très rapide sans perdre en beauté du timbre. C’est justement ce qui m’a permis de sortir du « carcan » de Don Ramiro et du Comte Almaviva, après plus de vingt productions de La Cenerentola et d’Il barbiere di Siviglia, qui m’installaient dans une certaine monotonie. Le bel canto, que je chante davantage depuis, demande cette même qualité de son. Le répertoire auquel je me suis ouvert après Léopold me va en fait bien mieux que Ramiro et Almaviva !

L’apprentissage de Rossini aide-t-il pour toute une vie, comme Mozart ?
Je dirais que Rossini est l’équivalent pour la voix des exercices Schradieck au violon. Mozart, que j’ai beaucoup chanté en début de carrière, est extrêmement formateur, notamment pour la justesse et le legato. Son écriture a beau paraître simple, elle demande toutefois élégance et raffinement, et c’est pour cela, je pense, qu’on ne peut bien la chanter qu’avec un certain bagage. Je reviens finalement à Don Ottavio en 2027 au Staatsoper de Vienne, quinze ans après l’avoir chanté pour la dernière fois. J’ai fait mes débuts dans ce rôle il y a près de trente ans, et même si je n’ai plus trop le physique du rôle, je garde une fraîcheur et une agilité dans la voix. Cela me donne envie de retourner aussi à Belmonte (Die Entführung aus dem Serail), à Tamino (Die Zauberflöte) et à Ferrando (Così fan tutte). Pour certains chanteurs, Mozart est synonyme de tension, voire de strangulation ; pour moi, c’est un peu comme des vacances ! Continuer les Bellini légers à l’instar de La sonnambula et d’I puritani en même temps que les longs rôles épiques de Benvenuto Cellini, Les Huguenots et Robert le Diable, cela peut paraître assez fou, mais c’est parce que Rossini a toujours été la base de ma flexibilité et de ma fraîcheur vocale que j’ai pu passer d’un style à l’autre. Mon ami ténor Gregory Kunde, après de nombreuses années à chanter Bellini, Rossini et Mozart, s’est mis aux rôles dramatiques de Verdi et de Puccini partout dans le monde, suite à des problèmes de santé qui ont modifié sa voix. Les enseignements tirés de Rossini font qu’à 72 ans, ses prestations sont toujours aussi impeccables.

Vous travaillez beaucoup en Europe, mais faites très peu de productions scéniques aux États-Unis, où vous résidez…
Une carrière à l’opéra est émaillée de nombreux mystères. La majorité de mes collègues les plus proches qui ont commencé, comme moi, au milieu des années 1990, ont fait la majorité si ce n’est la totalité de leur carrière aux États-Unis, alors que jusqu’à maintenant, j’ai dû faire 80 % de la mienne en Europe. Après être entré sur le marché européen avec Rossini, ma carrière s’y est développée activement. Maintenant, quand je ne suis pas chez moi, je travaille ; quand je suis chez moi, je suis en vacances. C’est en effet très rare que je chante aux États-Unis, et ce n’est pas par choix personnel. Au début de ma carrière, j’aurais espéré chanter la moitié du temps aux États-Unis et l’autre moitié en Europe. Hélas, les opportunités se sont raréfiées à mesure que ma carrière a avancé. Je ne sais pas trop pourquoi, d’ailleurs. Peut-être suis-je désormais moins identifié aux États-Unis ou que les maisons américaines me croient déjà engagé tout le temps en Europe, qui sait ? On pourrait se dire qu’une carrière est méticuleusement pensée selon chaque lieu où l’on se produit, or les chanteurs ne prévoient rien par eux-mêmes. J’ai par exemple cette saison trois productions scéniques successives au Staatsoper de Vienne (La Damnation de Faust, Norma et Don Giovanni) ; là aussi c’est un pur hasard de calendrier !

Sur quoi avez-vous le contrôle dans votre carrière ?
Sur sa fin, à laquelle je pense déjà. Pendant le Covid, en 2020, cela m’a fait un bien fou d’être chez moi, dans la nature, à tailler les buissons, à faire pousser des plantes et des légumes, à mener une vie simple avec ma femme. L’avenir de l’opéra était assez incertain à ce moment-là, et je me suis demandé, pour la première fois de ma vie, si j’allais pouvoir subvenir aux besoins de ma famille. J’ai même eu peur de ne plus jamais pouvoir revenir à l’opéra. On ne va pas se mentir, l’opéra est loin d’être redevenu ce qu’il était. Même si certaines maisons prospèrent, beaucoup ont encore la gueule de bois, faute d’avoir pu se remettre financièrement ou de retrouver le chemin du public. J’ai donc décidé de partir à la retraite plus tôt que prévu pour profiter de la vie et ne pas être un « esclave » du système, tout le temps stressé d’être en vadrouille loin de chez moi. Je ne veux pas être de ces chanteurs qui chantent encore bien après leurs 70 ans mais n’ont plus l’énergie de vivre une fois qu’ils se retirent du métier. La première étape a été de déménager en 2024 en Floride avec ma femme, dans une resort-style community [NDLR, une résidence d’habitation à l’année, équipée en infrastructures de haut standing, comme un club de vacances, et fonctionnant grâce aux communautés qui y vivent]. J’aime énormément ce mode de vie. Je vais pêcher presque tous les samedis, je joue au golf et au pickleball, et je compte même intégrer une équipe de softball ! Je prévois de quitter le business à mon soixantième anniversaire, le 16 mai 2032. Mais avant cela, je vais profiter au maximum de ces six dernières années de carrière.

Allez-vous donc faire vos débuts dans de grands rôles français comme Don José (prévu en 2020 à l’Opéra-Comique, et annulé pour cause de Covid), ou Samson ?
Les deux sont au programme. Je vais explorer de nouveaux répertoires, pour finir en beauté, mais je ne sais pas encore exactement avec quoi. Je n’ai aucune idée de ce que sera mon dernier rôle ! Je veux rester au sommet de mes moyens dans une fraîcheur de son, d’esprit, de corps et de voix. Tout ce que je sais, c’est que je ne prendrai pas la voie de Wagner car à mon âge, ce ne serait pas un nouveau chapitre, mais un nouveau livre à écrire… et cela m’obligerait à chanter encore dix ans de plus. Ma décision de m’arrêter à 60 ans est déjà prise. Et je ne veux pas non plus perdre ma souplesse belcantiste. Je vais donc continuer avec l’opéra français en veillant à ne pas endommager mes cordes vocales, grâce à des rôles que je connais déjà, comme Des Grieux, Werther et Roméo, pour les mener encore plus loin. En plus du bel canto, je ferai de plus en plus de Verdi. Je pourrais chanter le rôle-titre de Don Carlos – et je sens de plus en plus que je devrais le faire – en français, où je me sentirais plus à l’aise. I vespri siciliani et Guglielmo Tell, en italien, ont été un vrai défi pour moi car l’orchestre m’y semblait plus « plein » et brillant, et il me fallait constamment chanter avec plus de voix qu’en français. Je ne pense pas avoir le temps de faire trop de Puccini, même si La rondine me tenterait beaucoup et que j’aimerais revenir aussi un peu plus à La Bohème.

Souhaitez-vous vous arrêter tant que vous êtes au sommet de vos capacités ?
Certains chanteurs ont tendance à s’arrêter plus tôt parce qu’ils pensent ne plus être crédibles physiquement dans leurs rôles, alors que ce qui compte, c’est la nature de la voix, surtout chez les ténors. Il faut juste continuer à travailler et à rester en bonne santé, ne serait-ce que pour garder confiance en soi. À 54 ans, je convaincs encore le public que ma voix sonne suffisamment « jeune ». Physiquement, je ne me laisse pas trop aller et je peux toujours, avec des costumes et du maquillage, être convaincant en protagoniste romantique malgré mon âge. Je l’aurais fait avec plaisir après mes 60 ans car j’adore mon métier. Cependant, ma décision, définitive, est liée à un mode de vie auquel j’aspire. Je veux encore avoir quinze à vingt années de vie active à ma retraite. L’opéra étant plus grand que nature, se faire passer pour quelqu’un d’autre affecte aussi la vie personnelle. On se crée sa propre réalité, et la réalité est finalement ce qu’on en fait. J’ai toujours refusé d’être un père absent, ou que ma fille ne se sente ni aimée ni en sécurité. J’ai mené ma carrière en essayant de ne pas être trop éloigné de ma famille, ce qui m’a parfois valu de laisser passer des opportunités. J’ai toujours fait de mon mieux pour garder le contact à distance avec mes proches, mais c’est incomparable avec le fait d’être physiquement présent. Aujourd’hui, j’ai pour projet d’être présent dans ma communauté, dans ma famille, dans ma paroisse, et de m’engager dans d’autres vies que la mienne, tant que j’ai encore les épaules pour le faire.

Vous semblez aspirer à une sérénité d’esprit, mais pas uniquement sous le prisme de l’art…
Il ne faut pas défier la logique quand on tente d’être en paix avec soi-même. Cette philosophie vient en grande partie de ma foi, qui me donne de l’espoir dans tout ce que je fais, car je suis toujours curieux de ce que la vie a à offrir. Avec mes collègues à l’opéra, j’essaie de profiter à fond du moment, dans une dynamique positive. C’est parfois difficile avec les égos, les personnalités diverses et les cultures différentes, mais l’important est de partager notre art tous ensemble. Je crois profondément que l’unité, plutôt que la division, ouvre l’esprit et mène à la compréhension mutuelle et à la compassion. Tout cela nous rend humainement meilleurs. Il est vital pour notre existence que l’opéra soit maintenu, géré, organisé et soutenu financièrement comme une part importante de notre société. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que l’opéra ait survécu plus de quatre cents ans ! L’art nous rapproche. La musique transcende le langage, ou bien, selon le point de vue, c’est un langage compris de tous, et auquel chacun peut se connecter. Le pire, c’est que nous n’en sommes même pas conscients ! Souvent, ceux qui pensent que l’opéra n’est pas pour eux n’en ont jamais vu. Il faut s’attaquer à cette peur, en encourageant les gens à y aller. Je continuerai à être ambassadeur de l’opéra, d’une façon ou d’une autre. Avec les nombreuses compagnies lyriques en Floride, il y aura de quoi faire. Tout cela me convainc encore plus que je suis en paix avec moi-même. C’est tout ce que je peux espérer pour un avenir radieux et pour une vie active, heureuse et bien remplie.
Propos recueillis par THIBAULT VICQ
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