Teatro alla Scala, 21 avril
Vue tout juste quarante-huit heures après la Turandot ascétique et réfrigérante d’Andrea Breth à Francfort, cette reprise scaligère de la production de Davide Livermore, créée en 2024 (voir O. M. n° 205 p. 73), inflige un véritable choc frontal. Un travail qui ne lésine sur aucune surcharge ni même faute de goût, mais qui invite le public à découvrir chaque nouvelle trouvaille décorative ou tableau d’ensemble avec le même plaisir qu’il prendrait à assister à un show à Broadway. Un grand capharnaüm à la Zeffirelli, mais qui modernise l’effet péplum par un emploi judicieux de la vidéo (le toujours efficace collectif D-Wok). Certes, de trop nombreux détails encombrent, mais l’ensemble exhale un lourd parfum de Chine criarde et vulgaire, venelles louches, palais trop colorés et lupanars embrumés d’opium, qui n’est certainement pas sans pertinence. Et quand les majestueux chœurs de la Scala investissent tout l’espace scénique, sous la baguette de Nicola Luisotti, chef de métier qui ne laisse jamais le discours s’essouffler et sait tout méthodiquement empiler par couches, depuis des graves d’orchestre abyssaux jusqu’au suraigu des sopranos, l’effet est tout bonnement fastueux. Un clinquant facile, mais tellement efficace qu’on ne peut s’empêcher de ressentir que la vérité de Turandot se trouve bien dans cet impact physique, et non dans des approches plus spéculatives et intellectuelles.
En alternance avec Roberto Alagna, le Calaf d’Angelo Villari, émission projetée à coups de glotte, peu stylée et parfois fragile, fonctionne correctement dans le contexte. Plus collet monté, la remarquable Turandot d’Ewa Płonka assume son rôle avec panache : volume, stabilité et tranchant, une fois les grandes orgues chauffées. Agréable Liù de Mariangela Sicilia, à la technique irréprochable mais au chant un peu trop académique, et Timur aux beaux graves d’Adolfo Corrado. Une soirée conventionnelle dans son déroulement, avec deux longs entractes et le traditionnel finale reconstitué, dit « Alfano II », mais c’est assurément du grand opéra, et ça dépote.
LAURENT BARTHEL
Ewa Płonka (Turandot)
Gregory Bonfatti (Altoum)
Adolfo Corrado (Timur)
Angelo Villari (Calaf)
Mariangela Sicilia (Liù)
Biagio Pizzuti (Ping)
Paolo Antognetti (Pang)
Francesco Pittari (Pong)
Alberto Petricca (Un mandarino)
Haiyang Guo (Il Principe di Persia)
Nicola Luisotti (dm)
Davide Livermore (ms/d)
Eleonora Peronetti, Paolo Gep Cucco (d)
Mariana Fracasso (c)
Antonio Castro (l)
.