Opéras Der Zwerg à Lausanne
Opéras

Der Zwerg à Lausanne

12/05/2026
Adrian Dwyer. © Carole Parodi

Opéra, 28 avril

Une chaise Art nouveau, un parterre de fleurs multicolores, un rideau rouge : dès avant son lever, on saura que la production de Der Zwerg d’Alexander von Zemlinsky (créé par Otto Klemperer à Cologne en 1922), signée ici par Jean Liermier et Rudy Sabounghi, n’offrira rien de l’Espagne du Siècle d’or – où le compositeur situe l’action à la suite d’Oscar Wilde, dans sa nouvelle L’Anniversaire de l’infante – mais un peu de la Vienne 1900. Clin d’œil au pavillon de la Karlsplatz d’Otto Wagner, les nervures de métal d’un vaste jardin d’hiver enserrent un foisonnement végétal qu’unifie un sol de gazon qui, baie bientôt ouverte, s’achève à l’extérieur en butte au vert cru tranchant sur un ciel moucheté de blanc. Quelques costumes d’époque pour la gens ancillaire, chambellan compris, s’y inscrivent logiquement, mais la princesse et ses compagnes semblent prêtes à sortir pour une boum des années 1960. Rupture temporelle pour marquer une distance entre classes sociales ?

On fête ici les 18 ans de l’Infante, et loin de l’expressionnisme du livret, on joue d’un théâtre naturaliste, sans noirceur outrée, préférant avec les éclairages solaires de Jean-Philippe Roy ajouter une touche d’impressionnisme au soir tombant, et tourner à l’onirisme d’une nuit transfigurée qui sera découverte insupportable pour le « ver de terre amoureux d’une étoile » (Ruy Blas) qu’a héroïsé Zemlinsky. Peu gâté par la nature, n’était-il pas, lui, follement épris de la radieuse Alma Schindler, qui lui préféra Gustav Mahler ? Jean Liermier fait apparaître le compositeur sur scène, tignasse de jais, costume noir, partition au bras, tel que le montre une caricature fameuse, en double inquiet de son personnage, qui hors sa taille réduite – le ténor sera à genoux tout au long de l’œuvre – s’affirmera, par contraste de clarté du costume, de rousseur du toupet, de candeur de l’expression, plus différent que difforme. On vit nain bien plus hideux, plus bossu, incarné par son recréateur moderne des années 1980, Kenneth Riegel.

Adrian Dwyer, annoncé juste remis de l’extinction de voix qui a amené Mathias Vidal à lui prêter la sienne à la première, ouvre autrement mieux que Riegel les vannes d’une poésie naturelle au lyrisme ravageur. Il culmine dans le duo entre l’Infante intriguée et son cadeau énamouré, pour s’éteindre dans une déchirure vocale parfaitement tenue face au miroir révélateur, pour le Nain, de sa nature d’homme laid. Prise de conscience qui le tue. Contraste assumé avec la Donna Clara longiligne de Tamara Bounazou, poupée Barbie brune (les costumes sixties n’y sont pas pour peu), visage froid, timbre vif qui n’en est plus à l’ingénuité, aigu bientôt insolent. Ghita, l’autre rôle féminin, sensible, compatissant, trouve en Linsey Coppens une traduction prenante. Majordome confit en étiquette de Christian Immler, excellent, caméristes et jeunes filles impeccables et variées, chœur vivant et précis. C’est un sans-faute.

Mais la montée dramatique reste aux mains de Sora Elisabeth Lee : elle empoigne la partition, en version pour orchestre de chambre de Jan-Benjamin Homolka, et les vingt-quatre instrumentistes de celui de Lausanne s’y complaisent en expressivité comme en délicatesse de ton, de traits et d’accents. Gestes impérieux et caressants, la cheffe sait lever la pâte de l’exaltation postromantique et de l’expressionnisme viennois jusqu’à l’implosion du duo et la mort brutale qui font l’impact émotif de l’œuvre. Après Bâle, Berne et Genève, Lausanne : la Suisse serait-elle désormais la championne de Der Zwerg ?

PIERRE FLINOIS

Tamara Bounazou (Donna Clara)
Linsey Coppens (Ghita)
Christian Immler (Don Estoban)
Adrian Dwyer (Der Zwerg)
Sora Elisabeth Lee (dm)
Jean Liermier (ms)
Rudy Sabounghi (dc)
Jean-Philippe Roy (l)

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