Opéra, 7 mai
Pierre-André Weitz, qui signe aussi décors et costumes, ouvre son Orphée et Eurydice sur la vision d’un héros cacochyme assistant en fauteuil roulant à l’enterrement d’Eurydice, tableau affligé contredisant la musique roborative de l’Ouverture. Sa garde-malade se révèle être Amour, qui l’invite à retrouver son épouse perdue par le biais des souvenirs – ce qu’on ne comprend que par la note d’intention. Tout le spectacle montre le veuf remontant le fil de son existence, au gré de changements à vue permis par un tapis roulant, depuis 2018 jusqu’à un tableau final montrant son mariage, au temps de la Grande Guerre ! Cette lecture, qui substitue arbitrairement à une action dramatique continue un déroulé rétro-chronologique linéaire – conférant au héros, qu’on voit rajeunir à chaque étape, une longévité digne des Patriarches ! –, aboutit à une narration aussi peu claire que fonctionnelle. C’est particulièrement vrai de l’acte II, qui devrait opposer un premier tableau sombre et menaçant (à la porte des Enfers, ici un cortège coloré de carnaval, bien peu effrayant) à l’atmosphère lumineuse des Champs-Élysées avec leurs Ombres heureuses (ici une fête champêtre d’arbre de mai, avec farandole et colin-maillard). Quelle est la fonction des personnages mythologiques de Cerbère ou des trois Parques dans ces souvenirs ? Et d’où vient, dans ce contexte, l’épreuve de l’interdiction de se retourner ? Le début du III montre Orphée en soldat de la Seconde Guerre mondiale, tenant Eurydice par la main pour la mener en sécurité pendant une attaque. Mais quand il la lâche pour guider des civils, la malheureuse en est réduite à se réfugier dans son lit, et y meurt quand, on ne sait trop pourquoi, Orphée la retrouve et lui lance le regard fatal, qui fait se détourner les Parques consternées, elles, en principe, sans état d’âme.
Musicalement, le bilan est plus satisfaisant. Sammy El Ghadab galvanise avec beaucoup d’énergie et de théâtralité l’excellent chœur du théâtre et un Orchestre Symphonique de l’Opéra de Limoges Nouvelle-Aquitaine bien sonnant. Reste que, même avec une formation moderne, on pourrait souhaiter une meilleure articulation musicale, ménageant davantage de contrastes et de progression : l’Ouverture file tout droit, et la fameuse Danse des Furies tourne un peu à vide sans sonner comme une course à l’abîme, d’autant que la chorégraphie qui l’illustre (la chenille !) est grotesque.
Pour son premier Orphée, Cyrille Dubois fait valoir l’excellence de son élocution, sa musicalité et une belle aisance physique : quel art, dans la scène initiale, pour jouer un vieillard tremblotant tout en chantant avec la fermeté voulue ! Confronté à la tessiture terriblement tendue de la version parisienne de 1774, il affronte avec discipline – sinon brio – les vocalises de « L’espoir renaît dans mon âme », mais maints aigus y sentent l’effort, tout comme dans « Laissez-vous toucher par mes pleurs » ou dans la coda de « J’ai perdu mon Eurydice ». Le meilleur est à trouver dans les couplets d’« Objet de mon amour », malgré un legato perfectible, et plus encore dans un lumineux « Quel nouveau ciel ».
À ses côtés, Chiara Skerath est une émouvante Eurydice, timbre charnu et musicalité impeccable. Mais la soprano belgo-suisse nous avait habitués à une diction plus claire, tout comme surprend sa façon de pointer les aigus de « Cet asile aimable et tranquille », ne montant au la qu’à la reprise, par-dessus le chœur. Pour elle aussi, un diapason plus bas eût sans doute été plus confortable, en plus d’être philologique. Les plus grandes joies, tant vocales que stylistiques, viennent finalement d’Emmanuelle de Negri qui, avec une densité de timbre et une éloquence remarquables, confère à son Amour, il est vrai omniprésent dans ce spectacle, une autorité assez inhabituelle.
THIERRY GUYENNE
Cyrille Dubois (Orphée)
Chiara Skerath (Eurydice)
Emmanuelle de Negri (L’Amour)
Sammy El Ghadab (dm)
Pierre-André Weitz (ms/dc)
Bertrand Killy (l)
Ivo Bauchiero (ch)
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