Opéra, 15 mars
Revenu sous les feux de l’actualité grâce à l’enregistrement du Centre de Musique Romantique Française du Palazzetto Bru Zane de Venise (voir O. M. n° 213 p. 76), Le Roi d’Ys – souvent confondu avec le nettement plus prolixe et wagnérien Roi Arthus de Chausson, avec lequel il partage les thématiques de la légende médiévale et de la trahison amoureuse – retrouve le chemin des planches à l’Opéra National du Rhin.
Appuyé sur son décorateur et costumier attitré Pierre-André Weitz, Olivier Py a conçu un spectacle d’une noirceur d’encre : son impressionnant dispositif sur tournette délocalise la dramaturgie vers l’univers naval de la Révolution industrielle, dans l’hybris de cette fin XIXe étouffante, régie avant tout par l’Église et l’armée. Phare, grues, scaphandrier, paquebot préfigurant le naufrage du Titanic, sentiment de submersion grâce à des plaques de tôle mouvantes, la transposition fonctionne et donne corps au livret assez conventionnel d’Édouard Blau, dans une animation scénique quasi permanente, en parfaite adéquation avec une partition ô combien trépidante.
Seule réserve, la direction d’acteurs des scènes de foule, qui prouve que l’avant-garde d’hier peut vite devenir l’académisme d’aujourd’hui. Car malgré les figurants athlétiques en marcel et une ambiance de fraternité homoérotique après la victoire de Mylio sur les troupes de Karnac, les comportements du chœur ne sortent jamais des stéréotypes en surjouant toutes les réactions.
L’équipe vocale réunie à Strasbourg propose des incarnations solides sinon toujours inoubliables, avec pour constance une intelligibilité perfectible – le chœur inclus – et une manière de fragmenter la ligne vocale en hachant la déclamation française. Le Jahel de Jean-Noël Teyssier offre une belle lumière sur le haut du spectre, mais un grave très mince, tandis que le Saint Corentin de Fabien Gaschy, trop concret, manque d’aura surnaturelle.
Le Roi valétudinaire de Patrick Bolleire souffre d’une projection limitée et d’un français mâchonné, à l’exact opposé du Karnac d’airain de Jean-Kristof Bouton, marmoréen, d’une glorieuse homogénéité, d’un noir impact qui valide les méfaits opérés par le personnage avec sa complice. La Margared d’Anaïk Morel, justement, persifleuse à souhait, au timbre lézardé, convient idéalement à la perfide des deux sœurs, même si l’émission manque de corps et de noblesse. En Rozenn, Lauranne Oliva connaît en cette représentation de matinée des débuts peu assurés, la voix ne rayonnant d’abord que par intermittence, avant de distiller, par-delà un syllabisme maculé de voyelles floues, de belles percées de lumière, juvéniles et diaprées, conférant de la bonté à la généreuse princesse.
La palme du plateau revient pourtant sans peine au Mylio de Julien Henric, vrai beau lyrique à la française, timbre solaire, à peine corsé dans le grave, émission franche, aigu conquérant – le contre-ut de la scène finale – sans que jamais la moindre tension n’affleure, y compris dans l’inchantable raptus guerrier du début du II, et dans son « Vainement, ma bien-aimée », où la demi-teinte, suspendue au-dessus du vide, opère des prodiges.
Ces forces musicales sont portées par la fougue berliozienne de la direction de Samy Rachid, ancien violoncelliste du Quatuor Arod qui privilégie les contrastes et les atmosphères chauffées à blanc au détriment de la stabilité rythmique et de la précision, à la tête d’un Orchestre National de Mulhouse poussé dans ses retranchements. Les fameux solos de clarinette et de violoncelle, notamment, auraient gagné à un accompagnement plus ouvragé, moins sonore, l’orchestre débordant fréquemment la fosse par excès d’enthousiasme.
YANNICK MILLON
Patrick Bolleire (Le Roi)
Anaïk Morel (Margared)
Lauranne Oliva (Rozenn)
Julien Henric (Mylio)
Jean-Kristof Bouton (Karnac)
Fabien Gaschy (Saint Corentin)
Jean-Noël Teyssier (Jahel)
Samy Rachid (dm)
Olivier Py (ms)
Pierre-André Weitz (dc)
Bertrand Killy (l)
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