Opéras La Fiancée vendue à Madrid
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La Fiancée vendue à Madrid

03/05/2026
Natalia Tanasii. © Teatro Real/Javier del Real

Teatro Real, 19 avril

« La première chose qui m’intéresse quand je mets en scène un opéra, c’est la musique. » Cette déclaration de principe de Laurent Pelly trouve une incarnation particulièrement cohérente lors de la première au Teatro Real – en coproduction avec l’Opéra National de Lyon, l’Oper Köln et le Théâtre Royal de la Monnaie – de La Fiancée vendue. Lorsque la scène naît de l’élan musical et refuse de s’imposer par des artifices, le résultat acquiert une rare organicité. Ce n’est pas un hasard : la nature même de l’œuvre s’y prête. La partition de Smetana, apparemment simple et délibérément contenue, est construite sur une économie de moyens qui renvoie tant à la limpidité mozartienne qu’à la vivacité de Rossini ou d’Offenbach. Œuvre fondatrice du nationalisme tchèque, elle articule une idéalisation du monde rural aux échos rousseauistes : une comédie sentimentale qui, sous sa légèreté, renferme une critique sociale subtile.

Sur cette base, la proposition scénique de Pelly opte pour une épure qui dialogue naturellement avec la sobriété propre de la partition. La scène, presque vide, dotée d’un fond noir à la qualité picturale, devient une toile modelée par la lumière. Les éclairages magnifiques d’Urs Schönebaum construisent l’espace par des ombres qui amplifient l’intrigue, tandis que l’extraordinaire scénographie de Caroline Ginet crée des images d’une grande efficacité avec des moyens minimaux, à l’instar du grand nuage d’objets initial qui matérialise le conflit mental de la protagoniste. L’action se situe dans une sorte de cauchemar naïf inspiré des films d’animation tchèques des années 1950 et 1960 : un univers stylisé, à mi-chemin entre le comique et l’inquiétant. La direction d’acteurs est minutieuse et fluide, du trio initial jusqu’au brillant numéro de cirque du troisième acte. Le début de ce dernier est particulièrement éloquent, avec le personnage de Vašek seul en scène, offrant une image d’une grande force poétique, aux résonances oniriques. La maîtrise de l’espace et le traitement chorégraphique du mouvement témoignent d’un contrôle rigoureux du langage scénique.

Sur le plan vocal, la Mařenka de Natalia Tanasii s’impose au cœur de la représentation par la qualité de sa ligne, l’homogénéité de l’émission et une crédibilité dramatique remarquable. Le Kecal de Martin Winkler se distingue par son aisance théâtrale et sa rondeur vocale. Le Jeník de Sean Panikkar se révèle plus irrégulier, avec un phrasé parfois rigide et une certaine tension dans l’aigu, tandis que Moisés Marín, efficace et très drôle scéniquement, accuse un certain manque de fluidité dans un rôle complexe, marqué par le bégaiement de Vašek. Parmi les moments d’ensemble, on retiendra le quintette du III – Krušina (Manel Esteve), Ludmila (María Rey-Joly), Mícha (Toni Marsol), Háta (Monica Bacelli) et Kecal – résolu avec un excellent mélange de timbres et un équilibre dynamique parfait.

La direction musicale de Gustavo Gimeno offre une lecture solide, malgré de légers déséquilibres occasionnels entre l’orchestre et les voix, lorsque celles-ci sont placées très au fond de la scène. Le chœur, préparé par José Luis Basso, véritable protagoniste de l’œuvre, assume son rôle central avec brio et une diction tchèque particulièrement soignée. Qu’une telle œuvre, définie par Martinů comme « l’opéra du bonheur humain », ait été absente du Teatro Real pendant plus d’un siècle est difficilement compréhensible. Il n’est pas surprenant que Mahler la considérait comme un chef-d’œuvre et l’ait emmenée à New York en 1909. Des productions comme celle-ci confirment sa pérennité : une partition accessible et subtile, comique et profondément humaine, qui trouve ici une réalisation d’une cohérence remarquable.

Manel Esteve (Krušina)
María Rey-Joly (Ludmila)
Natalia Tanasii (Mařenka)
Toni Marsol (Micha)
Monica Bacelli (Háta)
Moisés Marín (Vašek)
Sean Panikkar (Jeník)
Martin Winkler (Kecal)
Rocío Pérez (Esmeralda)
Ihor Voievodin (L’Indien)
Gustavo Gimeno (dm)
Laurent Pelly (ms/c)
Caroline Ginet (d)
Urs Schönebaum (l)

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