Opéras Bluthochzeit à Francfort
Opéras

Bluthochzeit à Francfort

04/06/2026
© Xiomara Bender

Oper, 10 mai

Très institutionnelle, la figure de Wolfgang Fortner (1907-1987), pédagogue estimé et compositeur à la carrière intimement liée à l’histoire de son pays, avec d’abord une adhésion marquée au nazisme, puis une forte implication culturelle dans l’Allemagne de la reconstruction. Créé à Cologne le 8 juin 1957, sous la baguette de Günter Wand, pour l’inauguration du nouvel opéra (Fortner, musicien officiel, toujours !), Bluthochzeit (Noces de sang) a fait partie des ouvrages contemporains les plus joués outre-Rhin, avant une éclipse quasi totale de près de trente ans, à laquelle l’Opéra de Francfort met fin aujourd’hui. Programmation courageuse, mais surtout excellente intuition du potentiel d’une œuvre qui certes se mérite, âpre, calcinée, mais dont l’impact ne peut qu’inciter ensuite à la réécoute.

Le drame original de Federico García Lorca (Bodas de sangre, créé en 1933), inspiré d’un véritable fait divers andalou, associe un vérisme tragique à de multiples allusions symboliques (le cheval, fougueuse image de pulsions sexuelles ; le couteau, arme héréditaire ; la lune, incarnation blafarde du destin…). Une mère a déjà perdu son mari et son fils aîné dans une vendetta, et pressent le pire lorsque son cadet veut épouser une jeune fille naguère promise à un rejeton du clan ennemi. De fait, les noces à peine célébrées, les anciens amants s’enfuient nuitamment, traqués par le mari dans une forêt où, sous l’œil complice de la lune et guidé par une mort déguisée en mendiante, un duel emporte les deux rivaux. Il ne reste à la fiancée, qui a tout perdu, qu’à se livrer au châtiment d’une mère désormais sans forces ni fils, plus que jamais obsédée par la hantise du couteau, arme blanche d’une fatalité aveugle.

Dans la filiation évidente du dernier Berg, Bluthochzeit est un bel exemple de « Literaturoper ». Assurément un opéra, mais fidèle à la pièce originale (dans la déjà très « musicale » traduction allemande d’Enrique Beck), au point d’y conserver une proportion inhabituelle de textes parlés : le Fiancé, le Père et la Mort sont de purs rôles d’acteurs. Deux actes, sept tableaux, un langage dodécaphonique aux lignes vocales pas trop escarpées, et des interludes d’une insistante et sourde violence. La scène de la forêt, avec ses deux violons hors scène ourlant le silence de la nuit, demeure le passage le plus étrange d’une partition où le coloris espagnol (castagnettes, guitares, mandolines) affleure souvent, mais sans jamais vraiment s’installer.

Àlex Ollé (La Fura dels Baus) en propose une lecture dépouillée, dans un décor qui emboîte, à la manière de poupées russes, trois maisons stylisées – celle de la Mère, celle de la Fiancée, celle de Leonardo (l’ancien amant, seul personnage de la pièce à porter un nom) –, des murs que la lumière rend tour à tour diaphanes ou opaques, belle métaphore de l’enfermement des personnages dans leurs traditions, voire leurs haines ancestrales. Costumes noirs, sauf pour la Mariée et quelques jeunes filles, un peu de rouge, presque pas de folklore, mais partout l’habile suggestion d’une perpétuelle prédestination, quasi mythologique.

La distribution force l’admiration par son homogénéité. Claudia Mahnke prête au personnage de la Mère une impressionnante autorité douloureuse, même si les feulements d’une Martha Mödl (il nous en reste un lointain témoignage vidéo) ne peuvent que rester inégalés. Distribution de pure troupe, mais où Magdalena Hinterdobler, Fiancée fébrile au soprano joliment ombré, Mikołaj Trąbka, Leonardo au baryton singulièrement timbré et à la présence fauve, ne brûlent pas moins les planches. Et vrai luxe que le ténor héroïque d’AJ Glueckert en Lune-bûcheron, ou encore la comédienne Daniela Ziegler, stupéfiante Mort déguisée en créature des bois. À la tête d’un Opern- und Museumsorchester comme toujours impeccable, Duncan Ward fait très professionnellement alterner textures raréfiées et grands éclats passionnels. À tous égards, une splendide résurrection.

LAURENT BARTHEL

Claudia Mahnke (La Mère)
Magdalena Hinterdobler (La Fiancée)
Christian Clauß (Le Fiancé)
Mikołaj Trąbka (Leonardo)
Zanda Švēde (La Femme de Leonardo)
Annette Schönmüller (La Belle-mère)
Karolina Makuła (La Servante)
Barbara Zechmeister (La Voisine)
Karolina Bengtsson (La Petite Fille)
Dietrich Volle (Le Père de la Fiancée)
AJ Glueckert (La Lune)
Daniela Ziegler (La Mort, La Mendiante)
Duncan Ward (dm)
Àlex Ollé (ms)
Alfons Flores (d)
Lluc Castells (c)
Olaf Winter (l)

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