3 CD Château de Versailles Spectacles CVS 187

Créée en 1680 à Saint-Germain-en-Laye, Proserpine signe le retour de l’alliance Quinault-Lully, brutalement interrompue par le scandale d’Isis trois ans plus tôt. Puisant aux Métamorphoses d’Ovide, le livret déplace subtilement le centre de gravité du mythe : c’est Cérès, mère éperdue, qui en occupe le cœur, bien plus que sa fille ravie par Pluton pour régner sur les royaumes souterrains. L’œuvre se joue aussi en miroir avec la cour : Proserpine contrainte préfigure la future Dauphine ; Cérès délaissée renvoie aux tourments de la Montespan. Mais l’essentiel tient à la partition elle-même : sous l’apparente ténuité de l’argument, déclamation, écriture orchestrale et dramaturgie s’y renouvellent de concert. L’orchestre cesse d’être un écrin pour devenir acteur du drame – le duo Pluton-Ascalaphe, première confrontation de deux basses dans ce répertoire, en offre l’illustration.

C’est à cette œuvre charnière que Christophe Rousset et les Talens Lyriques se sont confrontés lors d’une tournée à Versailles, Vienne, Namur et Beaune en 2025. L’enregistrement en capte l’essentiel : timbres finement équilibrés, couleurs nuancées, précision orchestrale traversant sans heurt la diversité des climats. Le Chœur de Chambre de Namur confère aux pages collectives vigueur et plénitude. Cette réussite plastique appelle pourtant une réserve. Rousset privilégie une approche policée, presque contemplative, où la beauté prime sur l’urgence théâtrale – tropisme déjà perceptible chez Niquet (Glossa, 2008), dont la version partageait ce même raffinement souverain, cette même curieuse distance au drame.

Le plateau vocal suit cette ligne. Marie Lys s’impose en Proserpine : timbre charnu, projection assurée, des accents lumineux jusqu’aux déchirements des Enfers. Véronique Gens campe une Cérès de noble tenue dont l’ardeur, contenue, ne s’avive qu’à de rares instants. Ambroisine Bré dessine une Aréthuse saisie de l’intérieur, son timbre aux reflets moirés épousant le texte avec ductilité. Laurence Kilsby, Olivier Gourdy et l’ensemble de la distribution complètent un plateau d’une belle cohérence. Ainsi défendue, Proserpine révèle la richesse secrète d’une partition trop longtemps sous-estimée. Reste, au terme de l’écoute, le sentiment que la sophistication même de cette lecture bride l’élan dramatique – comme si le théâtre, trop bien tenu, n’osait encore se libérer.

CYRIL MAZIN

3 CD Château de Versailles Spectacles CVS 187

Ambroisine Bré (Aréthuse, la Paix) – Apolline Raï-Westphal (Cyané, la Félicité) – Véronique Gens (Cérès, l’Abondance) – Jean-Sébastien Bou (Crinise, la Discorde) – Marie Lys (Proserpine, la Victoire) – Nick Pritchard (Mercure) – Laurence Kilsby (Alphée) – Olivier Gourdy (Pluton) – Olivier Cesarini (Ascalaphe) – David Witczak (Jupiter)
Chœur de Chambre de Namur, Les Talens Lyriques, dir.Christophe Rousset

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