Lycée Carnot, 9 septembre
En travaux, l’Opéra-Comique ouvre sa saison sous la verrière Eiffel du lycée Carnot en reprenant la curieuse Zaide créée au Manège des rochers de Salzbourg en août 2025. À partir du Singspiel inachevé, célèbre pour le sublime « Ruhe sanft » et les deux seuls exemples mozartiens de mélodrames, Raphaël Pichon, toujours plus attiré par les arrangements et montages, a concocté cette Zaïde annoncée « d’après Mozart » et sous-titrée « le Chemin de lumière ».
L’intrigue archétypale d’origine, comme une ébauche de Die Entführung aus dem Serail (une chrétienne captive d’un sultan tente de s’enfuir du sérail avec son amant), se serait sans doute conclue, dans l’esprit des Lumières, sur la magnanimité du monarque se révélant éclairé. Ici, au contraire, le couple est exécuté. Surtout, est introduit leur bébé, fille née en captivité mais épargnée. Devenue adulte, elle est la Persada qui vient au début demander à Allazim, gardien du lieu, de lui raconter l’histoire de ses parents morts dans cette prison devenue musée. Cette nouvelle trame, à la limite du mélo, a nécessité un profond réaménagement de la partition avec une immodestie teintée de désinvolture : sur les quinze numéros, seuls cinq sont donnés intégralement (et encore : l’air de Zaïde « Trostlos schluchzet Philomele » est chanté à deux !), les autres étant soit supprimés, soit charcutés. Ont été surtout adjointes, au prix d’enchaînements abrupts, d’autres pages de Mozart, en particulier l’Adagio en ut majeur (K. 356) pour harmonica de verre qui ouvre et referme le spectacle, un fragment de Lied, et surtout de nombreux extraits de Davide penitente – largement recyclé de la Messe en ut mineur –, conférant à ce patchwork des allures d’oratorio mi-allemand mi-italien.
Autre problème dramaturgique : des figures (tyran, femme qui chante, orphelin) ou idées (résistance à l’oppression, quête de soi, résilience) seules ne font pas une pièce, surtout si, par souci d’universalité, le cadre temporel et géographique reste vague, tout comme le statut des personnages, en particulier ces prisonniers que seul le programme identifie comme « politiques ». D’où l’impression d’être face à des allégories sans chair, auxquelles s’oppose une présence chorale à connotation religieuse, voire sectaire par l’uniformité des vêtements et la géométrie des déplacements. Malgré tout cela, le spectacle fonctionne par la beauté des tableaux successifs, tel cet esquif dessiné par la disposition du chœur, ou ce paquet de langes symbolisant le bébé qui devient le linceul dont la fille recouvre ses parents.
Et surtout, le côté disparate du montage est transcendé par une direction inspirée et un orchestre et des chœurs magnifiques. Seuls Allazim et Zaïde étaient de la création salzbourgeoise : quoique annoncé souffrant, Johannes Martin Kränzle reste éloquent, tandis que Sabine Devieilhe parvient à ne pas être qu’une allégorie grâce à un chant suprêmement maîtrisé : sa voix fine et lumineuse, caressante dans « Ruhe sanft », se fait arme dans « Tiger! », certes mince de grave mais à l’aigu tendu par la rage du désespoir, jusqu’à un fulgurant contre-ré interpolé. À Gomatz, privé de ses deux airs, Hugo Brady apporte son ténor léger, fragile mais très musical. L’autre ténor, Matthew Swensen, convainc moins en caricature de méchant à l’émission engorgée. Enfin, Xenia Puskarz Thomas est une touchante Persada, au mezzo corsé, mais son timbre ne s’accorde pas à celui, séraphique, de sa mère Zaïde dans leur duo à voix égales. Une « standing ovation » a salué la première de ce spectacle fort mais contestable.
THIERRY GUYENNE
Sabine Devieihle (Zaïde)
Johannes Martin Kränzle (Allazim)
Xenia Puskarz Thomas (Persada)
Hugo Brady (Gomatz)
Matthew Swensen (Soliman)
Raphaël Pichon (conception, dm)
Sivia Costa (c)
Bertrand Couderc (l)
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