Opéras De Materie à Anvers
Opéras

De Materie à Anvers

29/09/2026
© OBV/Annemie Augustijns

Opera Vlaanderen, 20 septembre

Tout commence par un accord fortissimo. Puis deux, puis trois. Y en aura-t-il sept ? douze ? Il y en aura 144, qui vont accelerando et plantent le décor musical : la musique de Louis Andriessen (1939-2021) s’inspire de l’école répétitive mais n’en est pas prisonnière et réussit, malgré un soubassement d’accords qui fonde l’unité de De Materie (« La matière »), à varier le propos musical. L’unité ? L’ouvrage, créé le 1er juin 1989 à Amsterdam, est une méditation sur les liens qui unissent l’esprit à la matière, thème illustré sans fin depuis l’aube des temps, traité ici de manière à la fois anecdotique et historique : un parti pris qui peut étonner de la part d’Andriessen et de Robert Wilson (coauteur du livret avec le compositeur), à moins qu’ils aient voulu livrer là quatre expériences sans vouloir imprudemment conclure.

Le premier tableau met en scène l’acte de sécession des Anversois qui rompent avec -l’Espagne, au XVIe siècle, et assurent leur prospérité à venir. Un ensemble de huit chanteurs déclame ce texte fondateur cependant que le savant Gorlaeus (le ténor Robin Tritschler, amplifié comme toutes les voix du spectacle) se lance dans une fastidieuse dissertation sur le tout et ses parties. On change d’ambiance avec la mystique Hadewijch (la soprano Katrien Baerts) et l’illumination qu’elle a vécue le jour de la Pentecôte, puis avec une troisième partie située dans l’univers du peintre Mondrian, où le petit ensemble vocal reprend la parole. Le dernier tableau, essentiellement instrumental, s’achève sur un texte de Marie Curie dit par la comédienne Lies Pauwels, qui rend hommage à son mari défunt et célèbre les recherches qu’ils ont menées sur la structure de la matière. Texte dit en français alors que les précédents étaient en néerlandais, accessoirement en anglais.

Si le traitement monotone des voix n’étonne pas de la part d’un compositeur qui a écouté Riley, Glass, Reich et quelques autres, l’effectif instrumental, pourvu de nombreux saxophones et clarinettes, de percussions et de claviers qui prennent le pas sur les cordes, s’ébroue parfois : les cordes contemplatives du deuxième tableau s’effacent au troisième, au profit d’un boogie-woogie qui se souvient de Bernstein et Stravinsky, avant de renouer avec une musique raréfiée au tableau final. Bas Wiegers dirige l’Orchestre de l’Opéra des Flandres, étoffé des musiciens de l’Ensemble Ictus, avec énergie : c’est dire qu’il joue avec les nerfs de l’auditeur, qui peut trouver hypnotique ou épuisante cette musique faite de boucles et de silences dont on se demande si elle est autre chose qu’une pulsation infinie.

Le spectacle imaginé par Phia Ménard est riche d’une belle matière qui répond à l’esprit de la musique. Le bateau ébauché lors du premier tableau devient chapelle lors du deuxième, l’établi se transformant en autel. On ne peut pas éviter les carrés (bleu, jaune, rouge) de Mondrian au troisième, la scénographie se dénudant au quatrième. La chorégraphie, par ailleurs, à laquelle collaborent Antonio de Rosa et Mattia Russo (de la compagnie Kor’sia), donne de la chair à la mise en scène : animés de mouvements mécaniques au premier tableau, les dix danseurs sombrent dans la transe au deuxième, puis se livrent au troisième à un numéro frénétique, avec force vêtements de cuir et combats de rue stylisés, avant qu’un interminable ballet, à la fin, mette en scène une femme éplorée qui se révélera être Marie Curie.

De Materie est d’une certaine manière victime de ses procédés (notamment les suites d’accords qui pourraient être multipliés par dix ou par cent) et d’un chant amplifié qui brouille le relief de la musique. Mais il faut saluer la manière dont Phia Ménard, à partir de quatre tableaux composites et de textes parfois amphigouriques (surtout dans les deux premiers tableaux), a su faire des ruptures et des collages, paradoxalement, d’efficaces éléments de continuité.

CHRISTIAN WASSELIN

Robin Tritschler (Gorlaeus)
Katrien Baerts (Hadewijch)
Lies Pauwels (Marie Curie)
Bas Wiegers (dm)
Phia Ménard (ms/d)
Marie La Rocca (c)
Éric Soyer (l)

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