2 CD Capriccio C5530

Loin de la version révisée de 1952, plus fluide et soucieuse de continuité dramatique, cette captation de Cardillac restitue l’« Erstfassung » dresdoise de 1926, aujourd’hui remise en lumière après des décennies d’oubli. Plus âpre, plus anguleuse et violemment rythmique, cette première mouture expose le Hindemith des années de Weimar dans toute sa radicalité, avec ses couleurs proches de la « Neue Sachlichkeit » (Nouvelle Objectivité), ses contrastes brutaux et son agressivité vocale. Œuvre héritière de Berg et du théâtre expressionniste, elle exige également un équilibre subtil entre néoclassicisme et certains procédés baroques.

Cette redécouverte enrichit une discographie longtemps dominée par la gravure historique de Joseph Keilberth (DG, 1968), portée par un Dietrich Fischer-Dieskau fascinant d’intelligence et de noirceur, ainsi que par la lecture de Gerd Albrecht (Wergo, 1988) et les captations vidéo de Wolfgang Sawallisch à Munich (Ponnelle, DG, 1985) et Kent Nagano dans la production parisienne d’André Engel (BelAir, 2005). Enregistré en public au Staatsoper de Vienne en 2022, dans la production très impressionniste et symboliste de Sven-Eric Bechtolf, cet enregistrement se distingue nettement de la récente lecture scénique de Kornél Mundruczó à Zurich, dirigée par Fabio Luisi (voir critique de mars 2026 sur notre site internet), qui s’inscrivait davantage dans une critique sociale contemporaine. Cornelius Meister dirige l’ouvrage avec un sens remarquable de la tension dramatique, privilégiant un élan incisif et aérien sans jamais céder à la lourdeur démonstrative. La superbe pantomime du deuxième acte illustre particulièrement cette réussite, avec une sécheresse rythmique qui devient danse macabre hallucinée, tandis que les couleurs instrumentales gardent une fascinante fluidité vénéneuse. Les chœurs, saisis comme une masse compacte et véhémente, renforcent encore la violence collective de l’ouvrage.

La distribution se montre globalement solide, à commencer par un Tomasz Konieczny qui impose un Cardillac de forte présence, dominé par une raucité expressive et une autorité immédiate. Vera-Lotte Boecker apporte une ligne vocale soignée et un timbre clair, tandis que Daniel Jenz séduit par la qualité de sa couleur. Stephanie Houtzeel fait valoir une élégance et une souplesse précieuses, notamment dans le beau solo de la deuxième scène. Herbert Lippert demeure efficace et engagé, Wolfgang Bankl convaincant, tandis qu’Evgeny Solodovnikov paraît plus en retrait, avec une émission peu projetée. Sans prétendre détrôner les références historiques, cette captation viennoise restitue pleinement, par la tension du live, l’univers expressionniste et halluciné de l’ouvrage.

DAVID VERDIER

Tomasz Konieczny (Cardillac) – Vera-Lotte Boecker (Die Tochter) – Herbert Lippert (Der Offizier) – Wolfgang Bankl (Der Goldhändler) – Daniel Jenz (Der Kavalier) – Stephanie Houtzeel (Die Dame) – Evgeny Solodovnikov (Der Führer der Prévôté)
Chor und Orchester der Wiener Staatsoper, dir. Cornelius Meister

2 CD Capriccio C5530

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