Théâtre des Champs-Élysées, 19 avril
Die Walküre, il y a deux ans (voir O. M. n° 203 p. 83), avait séduit par sa distribution : inégale, mais plus que prometteuse, elle occultait un peu l’orchestre, malgré la battue volontaire de Yannick Nézet-Séguin. Siegfried redonne sa place première au Philharmonique de Rotterdam, somptueux. L’engagement, la cohésion d’ensemble, le racé des bois, l’élégance des cuivres rendent sa magie à l’écriture du scherzo de la Tétralogie. Résultat débordant de vie, tant le chef canadien, habile à animer des lenteurs (le Prélude du I), à habiter les ambiances et magnifier les climax (l’introduction du III) sait imposer un dramatisme constant, jusque dans le sarcasme (Alberich face à Wotan). Il offre ainsi la plus séduisante des leçons qu’on ait entendues récemment entre Bayreuth, Milan et Bastille, tout en assurant un soutien indéfectible aux solistes. Passer quatre heures sans partition, dos au chef, occupés à jouer une version semi-scénique aux limites de l’inutile, sinon du ridicule, et ce sans décalage, montre une préparation et un sens du collectif achevés.
On attendait Clay Hilley, le ténor qui monte. Son Siegfried apparaît en veste chamarrée, nœud papillon en strass, « showman » à l’américaine qui n’a pas peur du grotesque. L’instrument est d’une puissance insolente. D’interprétation sensible (les Murmures), de ressenti, façon Windgassen : rien. Tels les hurleurs Beirer et Hopf d’alors, il peut affronter sans nuance le fort vibrato de l’aigu sec de la Brünnhilde de Rebecca Nash, honorable mais sans aura.
De fait, Ya-Chung Huang, qui devient le Mime de référence, ne piaillant jamais, domine l’acte I en chantant avec une jeunesse et un naturel communicatifs. Samuel Youn fait un sort à chaque note d’Alberich, le Fafner de Soloman Howard est en progrès par rapport à son Hunding, l’Oiseau de Julie Roset est chaleureux et séduisant. Reste que Wotan n’est décidément pas dans la voix claire de Brian Mulligan – mais il est attachant, subtil et racé. Et que Wiebke Lehmkuhl est une Erda de très haut rang. Une soirée excitante, malgré le ténor.
PIERRE FLINOIS
Clay Hilley (Siegfried)
Ya-Chung Huang (Mime)
Brian Mulligan (Der Wanderer)
Samuel Youn (Alberich)
Soloman Howard (Fafner)
Wiebke Lehmkuhl (Erda)
Rebecca Nash (Brünnhilde)
Julie Roset (l’Oiseau)
Yannick Nézet-Séguin (dm)
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