De Nationale Opera, 4 juin
C’est Fabio Luisi qu’on retrouve cette année à la tête de l’Orchestre du Concertgebouw pour la traditionnelle production lyrique donnée en fin de saison à l’Opéra d’Amsterdam. Et l’un et l’autre sont les premiers triomphateurs de ce Simon Boccanegra : la prestigieuse phalange néerlandaise est fabuleuse de cohésion, de souplesse, d’équilibre et de netteté, tandis que le chef italien, pour ses débuts dans la maison des bords de l’Amstel, signe une lecture incisive, précise, exsudant toute l’expressivité de chaque moment mais sans appesantissements inutiles. Le résultat est impressionnant : les chanteurs sont non seulement soutenus et portés, mais même emportés dans un flux intense que la salle saluera d’une ovation debout.
Si le tandem de comprimari (Germán Olvera en Paolo et Jasurbek Khaydarov en Pietro) tient bien sa place sans laisser un souvenir inoubliable, les quatre premiers rôles marquent les mémoires. Il est sans doute des Simon plus charismatiques que George Petean, mais le mélange de rondeur et de fermeté du baryton roumain et sa connaissance du rôle garantissent une prestation sans faille. Georg Zeppenfeld n’a sans doute pas tout à fait la même aisance en italien qu’en allemand, mais la basse allemande n’en reste pas moins idéale dans les rôles de vieux pères nobles, et son Fiesco en redingote émeut de plus en plus au fil de la soirée. Le Gabriele de Riccardo Massi éblouit par sa longueur, son contrôle, son intonation et sa projection, mais c’est plus encore Federica Lombardi, Amelia charismatique, qui triomphe par la pureté et la puissance de sa voix dans tous les registres, mais aussi par sa seule stature et son port altier dans ses robes à crinoline.
Enfant du pays, Jetske Mijnssen y est aussi prophète. Dans la lignée de sa trilogie des « Tudor Queens » de Donizetti ici à Amsterdam ou de son Parsifal à Glyndebourne, elle propose une lecture raffinée, costumes historiques et décors élégants pour un récit visuel conforme au livret, sans provocation ni dérision mais avec juste une part discrète de réécriture. Les costumes sobres mais superbes d’Hannah Clark ne renvoient pas à la Gênes du XIVe siècle, mais à l’époque de la création de la version définitive de l’œuvre, donnée ici : 1881, l’Italie unifiée de la fin du XIXe siècle, avec des masses populaires qui semblent sorties du tableau Il quarto stato de Giuseppe Pellizza.
Occupant toute l’ouverture de la scène amstellodamoise, les décors d’Étienne Pluss forment un très large espace en sous-sol – on y arrive en descendant des escaliers et la lumière vient de fenêtres au sommet – mais avec peu de profondeur de scène, ce qui a pour effet d’agglomérer très vite les foules à la rampe en rendant leurs réactions plus émouvantes encore. L’espace se divise parfois en trois pièces au gré des besoins de l’action, avec par exemple au centre une chapelle qui abrite le corps de Maria Fiesco lors du Prologue puis, après avoir disparu, réapparaît au finale pour le mariage d’Amelia et Gabriele, célébré tandis que Simon se meurt. Mijnssen construit avec soin les grands tableaux, superbement éclairés par Valerio Tiberi, mais sa direction d’acteurs est suffisamment précise aussi pour faire des confrontations individuelles les moments clés attendus. Avec, au final, une relecture, discrète affirmation féministe dont seuls les spectateurs attentifs auront pris conscience : tandis que la foule pleure Simon et acclame Gabriele, c’est Amelia qui se ceint de l’écharpe de doge.
NICOLAS BLANMONT
George Petean (Simon Boccanegra)
Federica Lombardi (Maria Boccanegra/Amelia Grimaldi)
Riccardo Massi (Gabriele Adorno)
Georg Zeppenfeld (Jacopo Fiesco/Andrea)
Germán Olvera (Paolo Albiani)
Jasurbek Khaydarov (Pietro)
Fabio Luisi (dm)
Jetske Mijnssen (ms)
Étienne Pluss (d)
Hannah Clark (c)
Valerio Tiberi (l)
.