Théâtre du Châtelet, 13 juin
Les comédiens français dans La Vie parisienne ? Mais Offenbach n’avait-il pas lui-même préféré des acteurs capables de chanter pour la création au Théâtre du Palais-Royal en 1866 ? Une pseudo tradition qui devait trouver son apogée dans la production de Jean-Louis Barrault, aux merveilles de ton et de finesse, dues au fait qu’une partie de sa troupe soit issue du Théâtre français. Après qu’ils ont chacun monté naguère l’œuvre de leur côté, voici que la scène du Châtelet accueille la troupe du Français, pour une délicieuse réussite. Le chant n’y est certes pas premier, mais le spectacle est si réussi que cette limite, compensée par un savoir-dire exceptionnel, ne gâte en rien le plaisir de la soirée.
Valérie Lesort trouve dans la maxime du Baron de Gondremark (« Je veux m’en fourrer jusque-là ») comme une synthèse du Second Empire : argent, luxe, lucre et… sexualité refoulée. Pour elle, tous les hommes sont ici des porcs : elle les affuble d’un groin, d’oreilles de cochons et d’une queue en tire-bouchon – c’est hilarant. Toutes les femmes sont des poules : elle les pare de plumes multicolores et de crêtes rouges. Les costumes de Vanessa Sannoni sont épatants, les quatre décors d’Éric Ruf sont habilement architecturés en fond de scène pour caractériser les lieux sans les dénaturer, une tournette servant à faire glisser l’action en un va-et-vient heureux, et les danseurs en harmonie avec les rythmes de la fosse. Tout tourne, tourne, tourne… Ce n’est jamais vulgaire : si c’est enlevé, c’est aussi élégant.
L’Orchestre de Chambre de Paris s‘amuse, se déhanche, avec parfois quelques décalages, sous la main preste et volontaire d’Alexandra Cravero, idéale pour les délires de la partition comme pour ses moments de grâce suspendue. Les chœurs La Marquise sont parfaits, la dizaine de danseurs aussi, qui s’intègrent à merveille dans le tourbillon général. Reste les comédiens, qui s’arrangent avec leur voix pour offrir à la partition une tenue constante, même s’ils n’ont plus aujourd’hui le ton supérieur de leurs lointains prédécesseurs, qui sonnerait ici démodé.
Aussi Christian Hecq offre-t-il, avec un timbre en rien lyrique, un Gondremark libidineux et insatisfait irrésistible, virtuose de la syllabe bousculée autant que du faciès torturé. De la Baronne, Yoann Gasiorowski, travesti en grue, tout en hauteur, physique et vocale, est tout aussi comique dans son guindé froufroutant. Le Gardefeu de Benjamin Lavernhe a ceci de séduisant qu’il reste quasi innocent face à ses échecs répétés, tout en offrant à ce méchant drôle une élégance maîtrisée, tandis que son complice Baptiste Chabauty, Bobinet bossu et plus snob, enfile avec hauteur son costume d’Amiral suisse qui a craqué dans le dos. Jérémy Lopez campe un Frick moins alsacien que de coutume, avec l’ampleur et le ton qui conviennent au Major. Au Brésilien de Serge Bagdassarian manque le rentre-dedans vocal de son premier air, mais il se rattrape fort bien en hôte enjoué, tandis que Nicolas Lormeau et Sefa Yeboah sont d’excellents serviteurs.
Côté dames, la palme revient à la Gabrielle de Marie Oppert, maîtresse tendance SM soft, dotée d’un charmant soprano léger aux aigus assurés, aussi rigolote en veuve de colonel que pour mener le jeu à l’acte IV. L’Urbain de Mélissa Polonie n’est pas en reste en matière de joli brin de voix, Véronique Vella a du chien, tandis qu’Elsa Lepoivre, voix pincée, aigu piquant, compose une Métella très cocotte, parfaitement sûre de mener les hommes par le bout du groin. Le IV, souvent bâclé, trouve ici une conclusion logique quand après l’aveu de satisfaction du Baron, tous finissent par succomber au charme érotique de Paris. Abandonnant leur costume, ils se laissent aller en collants à une orgie d’une superbe modernité graphique changeant du traditionnel cancan cocardier. Un triomphe conclut la deuxième des quatorze soirées prévues. C’est trop peu ! Assurément, une reprise s’imposera.
PIERRE FLINOIS
Benjamin Lavernhe (Raoul de Gardefeu)
Baptiste Chabauty (Bobinet)
Christian Hecq (Le Baron de Gondremark)
Serge Bagdassarian (Le Brésilien)
Jérémy Lopez (Frick)
Nicolas Lormeau (Prosper/Gontran)
Mélissa Polonie (Urbain/L’Employée)
Elsa Lepoivre (Métella)
Yoann Gasiorowski (La Baronne de Gondremark
Marie Oppert (Gabrielle)
Véronique Vella (Pauline)
Alexandra Cravero (dm)
Valérie Lesort (ms)
Éric Ruf (d)
Vanessa Sannoni (c)
Pascal Laajili (l)
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