Semperoper, 3 avril
Le parti pris de lisibilité est louable : un Parsifal où le spectateur voit se matérialiser le passé que racontent Gurnemanz puis Kundry. Le procédé – la mise en abyme – est classique, mais efficace : parmi les visiteurs de la Cathédrale Saint-Parsifal, en voie de restauration – ou peut-être est-ce carrément l’Abbaye de Montsalvat ? –, il y a des randonneurs, des pèlerins, des malades, des scouts, une prostituée, des nonnes et une classe d’écoliers en uniforme. Dont l’un, venu avec son grand livre de l’histoire de Parsifal, est bien décidé à échapper à la surveillance du maître et à faire du récit une réalité. L’enfant recrute quelques autres visiteurs et en fait les protagonistes de son drame. Lui-même sera le guide, l’auteur, le metteur en scène, tantôt consolateur de Kundry (l’ex-prostituée bien sûr) tantôt coach d’un Parsifal qui est sa copie adulte : même pantalon de flanelle grise, chemise, cravate et pull en V avec l’écusson de son collège. Et comme Jiminy Cricket, c’est lui qui essaiera – en vain – de ramener le héros sur le droit chemin quand il se laisse charmer par les Filles-Fleurs.
Avec un tel programme, il y avait déjà de quoi faire un Parsifal intense. Dommage que Floris Visser ait voulu aller encore plus loin en représentant aussi (usant et abusant de la tournette sur laquelle est placé le décor unique) les grands événements de la chrétienté (nativité, eucharistie, chemin de croix, crucifixion…) – parce qu’elle est au centre du livret – et même les luttes du monde actuel contre la guerre, les inégalités sociales et le réchauffement climatique qui, selon un livre qu’il cite, sous-tendent également le propos wagnérien. Ce Parsifal mâtiné de Harry Potter, de Notre-Dame de Paris (Klingsor en Frollo et Kundry en Esmeralda) et même du Nom de la rose (les chevaliers du Graal sont des moines en bure) est fidèle au texte wagnérien et assurément sympathique dans sa réalisation. Mais à force de vouloir trop embrasser, le metteur en scène étreint mal : les personnages ont tant d’anecdotes à représenter qu’ils n’ont plus le temps d’être dépeints dans leur complexité.
Dès le Prélude initial, on est surpris par la majesté de l’approche de Daniele Gatti. Pas vraiment une lenteur intrinsèque, mais une façon sensuelle, presque gourmande, de donner de la place aux silences. Le chef italien accentue les contrastes entre des cuivres qui éclaboussent voluptueusement et des cordes et bois qui se tapissent. La démarche n’apporte pas toujours la tension dramatique qu’on attendrait, et le finale semble même un peu prosaïque, ou peut-être trop humain. Mais l’hédonisme sonore du chef fait merveille dans les passages où la Staatskapelle peut jouer seule.
Une fois encore, Georg Zeppenfeld éblouit en Gurnemanz : confondant de naturel, avec un grave chaleureux et un aigu lumineux, la basse allemande est capable comme nulle autre de donner vie et substance à un monologue réputé pour son austérité quand il est chanté par tant d’autres. Michèle Losier réussit joliment ses débuts en Kundry, conférant au personnage la juste alternance de sensualité et d’animalité, d’amour et de haine, d’évidence et de fragilité. Eric Cutler incarne un Parsifal vaillant et puissant mais monolithique ; l’émission reste parfois nasale, et on sent un certain émoussement en fin de soirée. Le Klingsor de Scott Hendricks (que l’on découvrira pendu au troisième acte) est mordant, privilégiant l’expression de caractère sur le beau chant mais en gardant toujours la précision requise dans le rythme et l’intonation. Belle incarnation enfin d’Amfortas par Oleksandr Pushniak, baryton-basse ukrainien qui joue habilement du contraste entre son physique de catcheur et la fragilité intrinsèque du personnage.
NICOLAS BLANMONT
Oleksandr Pushniak (Amfortas)
Albert Dohmen (Titurel)
Georg Zeppenfeld (Gurnemanz)
Eric Cutler (Parsifal)
Scott Hendricks (Klingsor)
Michèle Losier (Kundry)
Daniele Gatti (dm)
Floris Visser (ms)
Frank Philipp Schlößmann (d)
Jon Morell (c)
Malcolm Rippeth (l)
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