Festspielhaus, 5 avril
Rude tâche que celle de succéder à Kirill Petrenko et à l’Orchestre Philharmonique de Berlin dans la fosse du Festival de Pâques (Osterfestspiele) de Baden-Baden. Pour autant, le Mahler Chamber Orchestra, étendu pour la circonstance à des proportions symphoniques par l’ajout de multiples supplémentaires, ne déçoit pas dans ce nouveau Lohengrin, avec une petite harmonie raffinée, des cordes élégantes et des cuivres globalement corrects. On reste en revanche plus circonspect quant à la direction scrupuleuse de Joana Mallwitz, qui maintient rigoureusement en place sur le plateau un important effectif choral (le Chœur Philharmonique Tchèque de Brno et le Philharmonia Chor de Vienne), gère correctement les équilibres en fosse, mais n’impulse guère d’élan à l’ensemble : un Lohengrin trop naïf, voire bizarrement segmenté, ultime avatar d’opéra romantique allemand auquel manquerait encore le souffle qui devrait lui conférer sa toute nouvelle singularité wagnérienne.
Distribution soignée, qui puise un peu partout dans ce que les productions germaniques ont pu récemment présenter de meilleur ou de plus éprouvé. Le Roi Heinrich de Kwangchul Youn a l’âge de jouer les doyens – ce que révèle une certaine instabilité globale de son timbre –, mais conserve une vraie respectabilité. Le Telramund de Wolfgang Koch a lui aussi fait beaucoup d’usage, avec à présent une émission et une justesse qui peuvent vaciller, mais son impact sonore reste conséquent. Rachel Willis-Sørensen n’a pas non plus d’emblée la luminosité et la candeur attendues d’une Elsa, mais au fil des actes son instrument se stabilise et l’intelligence de son duo du III valorise beaucoup son incarnation. Ortrud en revanche remarquablement saine de Tanja Ariane Baumgartner, dont même les imprécations, dardées à pleine voix, ne sont jamais laides. Et vrai luxe que celui de distribuer le personnage du Héraut à un élégant chanteur de Lied, petite coquetterie qu’on aime s’accorder en Allemagne : ici un parfait Samuel Hasselhorn, dont on peut découvrir la belle ampleur en scène. Reste le cas de Piotr Beczała, Lohengrin techniquement solide, élégant, sans affectation et à l’articulation sans défaut, mais chez lequel on chercherait en vain une personnalité plus marquée que celle d’un personnage en transit, un peu indifférent, voire réservé, dans son long manteau couvert de plumes de cygne. Lui manque un rien d’aura surnaturelle, de lumière, voire d’étrangeté, pour que le rôle fonctionne vraiment.
Johannes Erath avait déjà mis en scène Lohengrin à Graz en 2013, production plutôt chic, ambiance militaire fin-de-siècle avec casques à pointe, costumes de Christian Lacroix, décors de Kaspar Glarner mi-design mi-Caspar Friedrich, en tout cas plein d’idées, que l’on retrouve recyclées pour certaines dans cette nouvelle production, pas moins hétéroclite mais quand même un peu plus disciplinée par le savoir-faire d’Herbert Murauer, décorateur chevronné. Erath retrouve sa vieille obsession pour les grands lits posés au milieu du plateau, et il y en a même ici deux, tête-bêche, sur la scène tournante, un pour chaque couple. Ce n’est pas très déchiffrable, pas davantage que quelques autres séquences délirantes, dont un Prélude du III scénarisé comme un cauchemar dans un parc d’attractions où circulent de multiples cygnes en bois montés sur roulettes. Mais l’ensemble, surtout grâce aux talents conjugués du décorateur, de l’éclairagiste et du vidéaste, séduit souvent par sa magie visuelle, au risque d’un kitsch pleinement assumé.
LAURENT BARTHEL
Kwangchul Youn (Heinrich der Vogler)
Piotr Beczała (Lohengrin)
Rachel Willis-Sørensen (Elsa von Brabant)
Wolfgang Koch (Friedrich von Telramund)
Tanja Ariane Baumgartner (Ortrud)
Samuel Hasselhorn (Der Heerrufer des Königs)
Joana Mallwitz (dm)
Johannes Erath (ms)
Herbert Murauer (d)
Gesine Völlm (c)
Joachim Klein (l)
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