Festspielhaus, 23 juillet
Principales préoccupations de Monsieur Brouček : que ses locataires paient régulièrement leur loyer, et qu’il ait toujours de la bière fraîche et quelques saucisses à portée de main. Curieux personnage principal, pour un opéra, que cet antihéros en état d’ébriété permanente, d’abord expédié sur la Lune, puis à rebours dans le temps, au cœur des guerres hussites du XVe siècle. Deux heures d’une satire piquante, qui égratigne au passage nombre de milieux pragois, mais aussi un tendre hommage à une ville où même un minable aussi râleur peut se sentir mieux que nulle part ailleurs. En définitive, a contrario de tous les idéalistes exaltés qu’il rencontre, artistes lunaires ou patriotes forcenés, Monsieur Brouček ne serait-il pas ici le personnage le plus raisonnable ?
Derrière cette farce débridée se cache l’un des opéras les plus singuliers de Janáček, d’une invention rythmique et mélodique permanente, et somptueusement orchestré. Une rareté, surtout du fait de la complexité d’un livret saturé de références à l’histoire et à la culture tchèques, mais qui n’en demeure pas moins un excellent choix pour un festival où l’on s’attache chaque année à mettre aussi en valeur une œuvre réputée plus difficile ou moins connue que beaucoup d’autres.
Et même pour trois représentations seulement, les moyens déployés sont conséquents, la mise en scène de Yuval Sharon et les décors et costumes de Jon Bausor ne lésinant sur rien. La maisonnette de Brouček pivote sur elle-même du sol au toit, avant de s’envoler pour de bon, jusqu’à un atterrissage chaotique sur une Lune peuplée de sélénites aux allures de sculptures cubistes dansantes, dont les parois translucides et colorées effacent un peu trop les chanteurs qu’elles abritent. Après l’entracte, place à une reconstitution plutôt minutieuse de la Prague hussite du XVe siècle, costumes et accessoires à l’avenant, mais l’ensemble patiné et poussiéreux, comme exhumé d’une fouille archéologique. Deux visions contrastées, la seconde paraissant la plus homogène et la plus efficace, mais portées, l’une comme l’autre, par un louable souci d’intelligibilité et de constante fluidité, sans jamais trop appuyer le trait.
Autre élément déterminant, la direction de Robert Jindra, qui obtient des Wiener Symphoniker toute l’ampleur et les rugosités de timbre requises. Quand la tension scénique se relâche un peu, à force de suivre les méandres d’un livret compliqué, l’orchestre prend toujours impeccablement le relais, de même que, dans la seconde partie, un somptueux Chœur Philharmonique de Prague. Distribution cosmopolite, d’un bon niveau festivalier, avec un large socle centre-européen (Tchèques, Slovaques, Slovènes, Hongrois, Lettons…) à même de restituer correctement la prosodie de la langue originale.
Arrivé tard dans la production, le Britannique Peter Hoare bénéficie d’une solide expérience du rôle acquise à Berlin l’an dernier : un Brouček parfois un rien neutre, mais satisfaisant. Ce sont plutôt les excellents amoureux de Mihails Culpajevs et Tatev Baroyan que l’on remarque, ou encore le savoureux poète lunaire de Lukáš Bařák, même très occulté dans son parallélépipède blanc, et la noble prestance de Károly Szemerédy dans le rôle de Domšík. Une vision scéniquement probe, plus fidèle que la transposition systématique de Robert Carsen en 2025 à Berlin (voir O. M. n° 212 p. 54), et un plaisir musical de tous les instants : davantage qu’avec La traviata sur le lac, c’est bien ici que Bregenz a visé au plus juste cet été.
LAURENT BARTHEL
Peter Hoare (Matěj Brouček)
Mihails Culpajevs (Mazal, Blankytný, Petřík)
Károly Szemerédy (Le Sacristain, Lunaire, Domšík)
Tatev Baroyan (Málinka, Etherea, Kunka)
Jan Stava (Würfl, Čaroskvoucí, L’Échevin)
Linard Vrielink (Le Compositeur, Harfoboj, Miroslav Zlatník)
Lukáš Bařák (Le Poète, L’autre Poète, Oblačný, Vacek Bradatý)
Paul Curievici (Le Peintre, Duhoslav, La Voix du Professeur, Vojta od Pávů, 2e Taborite)
Gaja Napast (Le Garçon de café, L’Enfant prodige, l’Étudiant)
Svatopluk Sem (Svatopluk Čech, 1er Taborite)
Jana Kurucová (Kedruta)
Robert Jindra (dm)
Yuval Sharon (ms)
Jon Bausor (dc)
Yi Zhao (l)
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