Opéra, 24 mars
En écho à ses années parisiennes avec Nadia Boulanger (1964-1966), Philip Glass composa, en français, une très originale et inspirée trilogie Cocteau : Orphée (1991), qui reprend au mot près les dialogues du film éponyme ; La Belle et la Bête (1994), un « ciné-opéra » ; et Les Enfants terribles (1996), un « dance opera ». Chorégraphié par Susan Marshall à sa création suisse, ce dernier s’est progressivement délesté de son sous-titre, se réduisant à sa seule dramaturgie dans le huis clos vidéographié de Stéphane Vérité (2011), dans le maelström visuel de Phia Ménard (2022), jusqu’à la « machine infernale » de Matthias Piro aujourd’hui.
Minimaliste orchestralement – trois pianos (à queue) sous les doigts de Flore Merlin, Nicolas Royez, Nicolas Chesneau, dirigés par Virginie Déjos – mais maximaliste émotionnellement, l’ouvrage est un bel exemple du flux mélodique que le compositeur américain est parvenu à apposer sur les spartiates cellules rythmiques de ses débuts. Le lyrisme ardent de ces brefs (une heure trente) Enfants terribles sonde la psyché d’un Cocteau occupé, en 1929, suite au décès de son ami Raymond Radiguet, à brosser le portrait de jeunes reclus : prostrés dans la chambre fœtale de leur enfance à proximité d’une mère peut-être déjà morte, Paul et Elisabeth « se font des films ».
Sur l’Ouverture, la vidéo mixe – dans Lille – Godard (Bande à part) et Bertolucci (Innocents) pour les derniers instants de l’adolescence inconséquente avant la chute dans le monde des adultes. Le formidable décor de Lisa Moro fait défiler (en les réagençant à chacune de leur réapparition) toutes les pièces d’un appartement. Monté sur tournette, personnage à part entière, le dispositif exprime le vertige produit par la musique de Glass et l’invasion des souvenirs. Suintant l’amour vampirique d’Élisabeth pour son frère Paul, ce lieu du crime ne sera jamais quitté, Matthias Piro vouant à l’échec toute tentative vers l’extérieur, le mariage et l’embauche d’Élisabeth n’étant que des scénarios de films tournés intra-muros, et montrés en surplomb du plateau.
Le jeune metteur en scène allemand semble féru de cette partition gorgée de désirs tous azimuts : impressionnant surgissement de Paul, le corps quasi nu projeté littéralement au sol, comme surgi de la mémoire de Gérard ; bouleversante scène de somnambulisme autour du fantôme de la mère ; étreignant Terrible Interlude avec ses quelques images effectivement terribles de l’actuel monde extérieur. Toute l’action est vue comme un retour en arrière dans le cerveau de Gérard, ami de Paul et d’Élisabeth, revenu, après la mort d’iceux, visiter leur appartement remis en vente. « C’est fini », conclut sa femme, ramenant à la réalité l’homme hanté dans ce mausolée du souvenir (progressivement désossé puis remonté à vue) par le drame dont il fut le plus proche témoin dans sa jeunesse, et dont on comprend qu’il ne quittera jamais le cerveau de l’adulte qu’il a dû devenir. Jusqu’à ce twist final, la lecture de Matthias Piro (24 ans !) aura stupéfié par sa virtuosité narrative.
Le rôle crucifiant d’Élisabeth n’est pas sans interroger quant à la capacité du compositeur d’écrire pour les voix : le même reproche qu’à Beethoven, en somme… Élisabeth profondément investie, Marie Smolka ne fait pas mystère des chausse-trappes d’une écriture vocale qui, jusqu’à la stridence, démasque la manipulatrice derrière la sœur « aimante ». Sergio Villegas Galvain est le plus séduisant des Paul, Abel Zamora, très central narrateur, le plus touchant des Gérard. Le metteur en scène fait feu du bois androgyne dont se chauffe Nikola Printz pour un Doppelgänger Dargelos/Agathe explorant sans fard aucun le désir empêché de Paul, et joue la sensualité de la jeunesse, en dirigeant chacun de ses interprètes comme des beautés cinématographiques conviées à donner aussi de leur corps.
JEAN-LUC CLAIRET
Sergio Villegas Galvain (Paul)
Marie Smolka (Élisabeth)
Nikola Printz (Dargelos/Agathe)
Abel Zamora (Gérard)
Virginie Déjos (dm)
Matthias Piro (ms)
Lisa Moro (dc)
Leo Moro (l)
Janic Bebi, Jonas Dahl (v)
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