Auditorium, 22 mai
Après la renaissance de La Montagne noire d’Augusta Holmès à l’Opéra de Dortmund le 13 janvier 2024, nous disions notre admiration pour la production et l’interprétation saisissante d’Aude Extrémo dans le rôle de l’enchanteresse Yamina. Nous appelions de nos vœux une reprise en France et un enregistrement confié à une distribution francophone homogène (voir O. M. n° 200 p. 53). Grâce à l’inlassable équipe musicologique du Palazzetto Bru Zane, un disque paraîtra en 2027 dans la collection « Opéra français », et Emmanuel Hondré a mis les moyens considérables de l’Opéra National de Bordeaux au service de cette nouvelle création. Ces vœux sont-ils tous exaucés ? La magnifique salle de l’Auditorium, à l’acoustique précise et chaleureuse, permet à l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine et au Chœur de l’Opéra National de Bordeaux, préparé par Salvatore Caputo, de délivrer une prestation ardente qu’entraîne la direction fougueuse de Pierre Dumoussaud, grand serviteur de la musique romantique française.
Dominique Pitoiset a voulu suggérer une séance d’enregistrement, telle une « italienne avec orchestre » sans costumes ni décors. Peu à peu, la vision bascule vers une véritable représentation : des couturières retouchent les costumes d’abord disposés sur des cintres, tandis que maquilleuses et accessoiristes s’emparent des chanteurs. Les deux parties de la soirée (actes I-II, puis III-IV) souffrent ainsi d’une certaine disparité. Comment se déprendre d’un ennui sournois au cours des deux premiers actes ? À l’instar de Berlioz et de Wagner, mais sans leur talent poétique, Augusta Holmès a rédigé le livret. Que d’aphorismes sentencieux (« La défaite punit, la victoire pardonne ») et de proclamations confessionnelles risquées (Yamina, avec rage : « Jamais […] par Allah ! je le jure ! Tu n’auras de ma lèvre, amère désormais, / Que le rire ou la froide injure ») ! Des décors et des costumes dans l’esprit du temps feraient passer la chose. Comment réprimer un amusement lorsque apparaissent les choristes en tuniques blanches façon Norma, cheveux couronnés de guirlandes, et le héros déchu Mirko, livré à la boisson et à divers stupéfiants – l’alcool coule à flots dans ce monde ottoman fantasmé en open bar – allongé en chemise de nuit au côté de la magicienne sur un matelas jonché de gobelets en carton ? L’orchestration composite (wagnérisme cuivré, Leitmotiv, échos de Franck et Saint-Saëns, orientalisme sensuel à la Massenet), le tendre duo entre Héléna et Mirko au II, l’air ensorcelant de Yamina (« Près des flots d’une mer bleue »), l’affrontement final entre les deux frères d’armes prolongent le « grand opéra » français.
La distribution, irréprochable, recueille un vif succès. Aude Extrémo subjugue à nouveau par la fougue et l’homogénéité de sa voix puissante, d’un grave de contralto aux aigus dardés du soprano dramatique. Héritière d’Ortrud, de Dalila, de Margared, son incarnation de l’odalisque Yamina est captivante, de la séduction à l’anathème. Hélène Carpentier, soprano lumineux, fait merveille dans son duo avec Mirko. Marie-Andrée Bouchard-Lesieur confère l’autorité de son large mezzo à Dara, mère et gardienne du temple national. Julien Henric, tour à tour vaillant et lyrique, exprime la complexité de Mirko. Guilhem Worms, basse noble, campe le légendaire Sava, fondateur de l’église orthodoxe serbe. Tassis Christoyannis, en grande forme vocale, est un Aslar profondément humain, à la diction et au legato exemplaires. L’enregistrement suscitera-t-il de nouvelles productions ?
PATRICE HENRIOT
Julien Henric (Mirko)
Tassis Christoyannis (Aslar)
Guilhem Worms (Le Père Sava)
Aude Extrémo (Yamina)
Hélène Carpentier (Héléna)
Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Dara)
Pierre Dumoussaud (dm)
Dominique Pitoiset (ms)
Emma Gaudiano (c)
Christophe Pitoiset (l)
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