Opéra, 9 mai
Conte à dormir debout pour les petits ? Initiation maçonnique pour les grands ? Un grand écart résolu par Barrie Kosky, lequel, avec l’apport stylistique (greffe animation-vivant) de 1927 (année du premier film parlant mais aussi nom de la compagnie de Suzanne Andrade et Paul Barritt), accouche d’une Zauberflöte en film-opéra muet. Les dialogues parlés de Schikaneder sont remplacés par des cartons et les Fantaisies de Mozart au pianoforte, comme à l’époque du muet, en contrebas d’un écran dont surgissent Papageno-Buster Keaton, Pamina-Louise Brooks, Monostatos-Nosferatu… Une aubaine pour les interprètes, manipulés comme par un coucou suisse, qui, s’ils doivent veiller au millimétrage de positionnements (parfois vertigineux) destinés à inscrire chair et os dans la virtuosité vidéographiée déployée alentour, se concentrent sur le seul chant. Le procédé éblouit à un point tel que l’âme d’enfant retrouvée du spectateur ne remarque pas l’absence du savoureux échange de Papageno avec la vieille Papagena !
Pas de paroles mais toute la musique, excepté certain duo de prêtres inaudible pour les oreilles fragiles d’aujourd’hui. L’Ouverture impose le geste avisé de Riccardo Bisatti, attentif à l’épatante équipe vocale : Mingjie Lei, Tamino parfois wagnérien ; Natasha Te Rupe Wilson, Pamina au gracieux velours ; Jarrett Ott, Papageno opératique ; Regina Koncz, terrifiante « Araignée de la Nuit » aussi tranchante que les couteaux lancés sur sa fille ; Adrien Mathonat, Sarastro d’un abord cotonneux mais possédant les moyens du rôle ; Elmar Gilbertsson, Monostatos délicieusement caricaturé ; Judith Fa, mutine Papagena ; trois Dames aux timbres percutants ; trois Knaben parfois pressés, et le chœur, clonant pour finir les deux héros.
Frontalement dessinée, comme au cinéma, en bord de fosse, cette Zauberflöte que l’on pourrait qualifier de « jamais-vu » si elle n’avait fait le tour du monde depuis sa création au Komische Oper de Berlin en 2012, dont une reprise l’Opéra-Comique en 2017 (voir O. M. n° 134 p. 58) est visible dans ses moindres détails de tout fauteuil, quel qu’en soit le coût. Les moyens du XXIe siècle au service de l’ambition première (un grand spectacle populaire) de ses auteurs : cette merveille absolue pour petits et grands s’intronise d’elle-même dans la liste des spectacles parfaits.
JEAN-LUC CLAIRET
Adrien Mathonat (Sarastro, Sprecher)
Mingjie Lei (Tamino)
Regina Koncz (Königin der Nacht)
Natasha Te Rupe Wilson (Pamina)
Julie Goussot (Erste Dame)
Polly Leech (Zweite Dame)
Alexandra Urquiola (Dritte Dame)
Jarrett Ott (Papageno)
Judith Fa (Papagena)
Elmar Gilbertsson (Monostatos)
Riccardo Bisatti (dm)
Suzanne Andrade, Barrie Kosky (ms)
Esther Bialas (c)
Diego Leetz (l)
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