Opéra, 13 mai
Das Rheingold n’avait plus résonné à l’Opéra de Marseille depuis trente ans – une éternité. Charles Roubaud le fait renaître sous les atours crépusculaires du capitalisme contemporain, et cette plongée aux origines du monde frappe comme une fable revenue hanter le présent. La transposition rappelle inévitablement le geste révolutionnaire de Patrice Chéreau à Bayreuth en 1976, mais Roubaud l’assume pleinement : l’or dort dans les coffres d’une « Rheinbank », les Filles du Rhin abandonnent les flots pour des imperméables translucides et des robes élégantes, tandis que les dieux, engoncés dans des vestes à col officier, incarnent une haute bourgeoisie triomphante déjà vouée à sa propre décomposition. Alberich, agent d’entretien méprisé autant pour sa condition que pour sa difformité, concentre toute l’ambivalence d’un humilié qui choisit la malédiction plutôt que l’effacement. Le propos demeure limpide, parfois appuyé, jamais démonstratif.
Les décors d’Emmanuelle Favre – colonnes rectangulaires recomposées par les projections aux réminiscences Art déco de Julien Soulier – déploient une plasticité efficace ; les lumières de Jacques Rouveyrollis, tour à tour céruléennes ou mordorées, restituent avec finesse les miroitements du fleuve disparu et les irisations mouvantes d’un univers légendaire. Les costumes de Katia Duflot, inégalement flatteurs, soulignent toutefois les lignes de fracture sociales avec acuité. Faute d’être réellement novatrice, la production s’impose ainsi par sa franche lisibilité : chaque basculement paraît sourdre du tissu orchestral lui-même.
C’est assurément dans la fosse que se révèle la réussite la plus éclatante. Sûreté de la battue, souffle impérieux : pour sa première incursion en terre wagnérienne, Michele Spotti dirige l’orchestre avec l’autorité d’un chef qui sait où la légende prend naissance et jusqu’où elle conduit. Les cuivres rutilent – puissants dans l’entrée des géants comme dans la montée au Walhalla –, les cordes portent l’ensemble avec nerf et tenue, tandis que les transitions, admirablement ménagées, composent un flux continu où les leitmotive s’enchâssent avec transparence.
Le plateau, homogène, se distingue par la place faite aux interprètes français – fait rare dans ce répertoire –, et trouve son centre de gravité dans le Loge électrisant de Samy Camps : timbre acéré, diction soignée, magnétisme scénique constant. Le ténor compose un demi-dieu aussi insaisissable que manipulateur. En Alberich, Zoltán Nagy affirme une présence qui ne cesse de croître, de l’humiliation initiale à l’ivresse vengeresse, soutenue par des appuis fermes et une intensité dévorante. Marion Lebègue campe une Fricka accomplie : des graves solidement ancrés aux aigus d’une ductilité naturelle, son ample ambitus sert la dignité blessée de la déesse. Alexandre Duhamel offre un Wotan aux couleurs vocales pénétrantes, dont la stature s’ancre au fil de la partition. La chaleur du médium séduit ; l’intelligence du phrasé convainc ; il manque encore à son incarnation – le temps y pourvoira – cette noirceur du registre inférieur qui confère au maître des dieux toute son ambiguïté. Élodie Hache marque les esprits par une Freia aux aigus incisifs, traversée d’une détresse presque physique. Le trio des Filles du Rhin (Amandine Ammirati, Marie Kalinine, Lucie Roche) enchante par des timbres idéalement appariés, dont la fusion nimbe le lever de rideau d’une séduction presque insolente. Le duo Bolleire-Morvan en Fasolt et Fafner affiche une alliance de rudesse fraternelle et de rivalité sourde, aux inflexions telluriques. Cornelia Oncioiu confère enfin à Erda un velours sombre et une immobilité hiératique dont chaque parole semble émaner des profondeurs – et c’est dans cette irruption que tout se noue. La faute originelle des dieux, ce pacte moralement vicié qui scelle leur perte, apparaît avec une netteté glacée et une fatalité sans recours.
CYRIL MAZIN
Alexandre Duhamel (Wotan)
Yoann Dubruque (Donner)
Éric Huchet (Froh)
Samy Camps (Loge)
Zoltán Nagy (Alberich)
Marius Brenciu (Mime)
Patrick Bolleire (Fasolt)
Louis Morvan (Fafner)
Marion Lebègue (Fricka)
Élodie Hache (Freia)
Cornelia Oncioiu (Erda)
Michele Spotti (dm)
Charles Roubaud (ms)
Emmanuelle Favre (d)
Katia Duflot (c)
Julien Soulier (v)
Jacques Rouveyrollis (l)
.