Opernhaus, 29 avril
Dans un salon des années 1970 aux murs acajou, un homme vient, avec des allures de conspirateur, cacher des micros. On le comprendra quand la tournette révélera l’autre côté de ce décor mi-Warlikowski mi-Hopper : c’est Publio qui enregistre les conversations de Vitellia et Sesto. Inflexible gardien d’un ordre établi immuable, le lieutenant discret ne pardonnera d’ailleurs pas à Tito sa clémence, démentant le lieto fine en lui faisant boire le poison de l’injection létale qu’on avait été à deux doigts d’administrer à Sesto.
Union soviétique ? Italie des années de plomb ? Les personnages portent costumes et cravates et, au début du deuxième acte, on retrouve le mur principal déchiqueté par une bombe. Le tout a sans doute un air de déjà-vu, et peut même sembler parfois superflu, mais Damiano Michieletto n’a pas besoin d’en dire plus. Il suggère plus qu’il ne cherche à démontrer : l’action se déroule dans un monde sans bienveillance où la bonté foncière de Tito (qui manifeste même une tendresse sincère pour Sesto) est moquée par ses sujets.
De retour à l’Opéra de Zurich après quinze ans d’absence (intervalle qui correspond, hasard ou pas, au mandat d’Andreas Homoki), Marc Minkowski dirige La Scintilla, l’orchestre d’instruments anciens de la maison. Dès l’Ouverture, on est séduit et emporté par sa vivacité jubilatoire, tempi soutenus et basses sonores. Elle se manifeste chaque fois que l’orchestre est au premier plan (les marches sont rutilantes), mais aussi dans la façon de soutenir et de porter les chœurs et les solistes à leur meilleur. Minkowski n’a rien perdu de son sens théâtral, et l’effervescence de sa direction est contagieuse pour un plateau vocal tout aussi réjouissant. On dira certes que les dimensions modestes de la salle zurichoise forment un écrin privilégié et qu’il est plus facile de convaincre ici qu’à Vienne ou Paris, mais la distribution, avec cinq prises de rôle, est riche de promesses.
Pour son premier Sesto, Lea Desandre s’impose d’éclatante façon. Loin du côté réservé, voire sage, qu’on lui connaît parfois, la mezzo-soprano campe un adolescent nerveux, écorché vif et désemparé, d’une grande crédibilité. Les harmoniques sont chaleureuses, les phrasés naturels : son « Parto », notamment, est formidable de beauté vocale et d’expressivité.

En prise de rôle lui aussi, Pene Pati s’impose comme un Tito de premier plan, modelant ses sonorités avec une sensualité gourmande, variant les couleurs de sa voix et offrant en sus une articulation parfaite. Certes, les coloratures de « Se all’impero » n’ont pas toute la fluidité requise, mais le ténor a le bon goût de ne jamais tirer le personnage vers le XIXe siècle, et de rester dans une esthétique vocale classique idéale.

Remplaçant au pied levé Jeanine De Bique pour l’ensemble des représentations, Margaux Poguet – la seule à avoir déjà chanté son rôle précédemment – fait forte impression avec sa Vitellia dominatrice et manipulatrice mais jamais caricaturale : voix homogène très bien projetée, grave soyeux, aigus aisés, il y a certes çà et là quelques imprécisions mineures, mais d’autant plus vite oubliées que l’engagement théâtral est sans réserve. Excellents aussi, l’Annio de Siena Licht Miller et le Publio d’Andrew Moore, tous deux sortis de l’Opéra Studio de Zurich, tout comme d’ailleurs Yewon Han, qui campe une Servilia un peu fade mais très correcte.
NICOLAS BLANMONT
Pene Pati (Tito Vespasiano)
Margaux Poguet (Vitellia)
Yewon Han (Servilia)
Lea Desandre (Sesto)
Siena Licht Miller (Annio)
Andrew Moore (Publio)
Marc Minkowski (dm)
Damiano Michieletto (ms)
Paolo Fantin (d)
Klaus Bruns (c)
Alessandro Carletti (l)