Opéra Bastille, 3 & 16 mars
La Carmen de Calixto Bieito avait fait scandale lors de sa création au Festival de Peralada en 1999. Au fil des reprises, son caractère sulfureux semble s’être bien évaporé : à l’Opéra Bastille, qui l’accueille depuis 2017, le spectacle paraît désormais bien sage dans sa provocation, avec une transposition à l’époque franquiste n’apportant pas grand-chose.
Keri-Lynn Wilson montre une certaine énergie mais peu d’idées, et le style « opéra-comique » lui échappe, comme en témoigne un quintette « des contrebandiers » ou un trio « des cartes » aux semelles de plomb. Des tempi parfois inhabituellement étirés mettent en danger les chanteurs, qui essaient vainement d’animer le discours : le deuxième soir, à la fin de la séguedille, Carmen veut légitimement enlever avec brio sa montée au si naturel, mais conclut avant l’orchestre, et Don José est contraint, dans son air, de respirer en plein milieu du « Je t’aime » conclusif ! Dans les pages symphoniques, l’imagination ne semble pas davantage au rendez-vous, et l’« Entracte » entre le II et le III est si métronomique qu’il perd toute poésie.
Le 3 mars, Stéphanie d’Oustrac, dans une forme vocale qu’elle n’a pas toujours eue ces derniers temps, connaît assurément sa cigarière, mais l’actrice ne trouve pas ses marques dans une lecture la cantonnant à une séduction convenue, non dénuée de vulgarité. En face, le Don José de Russell Thomas paraît surtout soucieux d’exhiber son organe tonitruant, avec un mépris des nuances et du français qui laisse pantois : dans son air, sa façon de respirer au milieu d’un mot dans la montée « et j’étais une chose à toi », puis de balancer sans complexe un si bémol fortissimo (sans consonne ni voyelle distinctes) est très révélatrice.
Au jeu de la désinvolture, il est pourtant dépassé par l’Escamillo débraillé d’Erwin Schrott, qui a pourtant la voix exacte et le tempérament hâbleur du rôle. Mais dans son air, sa négligence dans la prononciation, le rythme et même les notes atteint des sommets difficilement imaginables. Et leur confrontation dans la montagne – très écourtée ici – est surréaliste tant on n’en comprend pas un mot !
Infiniment plus soucieuse du français et de la ligne est la touchante et subtile Micaëla -d’Amina Edris, malgré un instrument frêle pour une si vaste scène, et un aigu certes joli mais manquant d’ampleur dans « Je dis que rien ne m’épouvante ». Elle est d’ailleurs manifestement fatiguée le second soir, frôlant l’accident à la fin de son air, le statisme de la direction n’aidant certes pas.
Le cast de la seconde série ne fonctionne pas non plus, pour des raisons différentes. En débuts in loco, Victoria Karkacheva fait valoir une voix de bronze, un beau tempérament et un français correct, mais la caractérisation ne s’éloigne pas du cliché de la femme fatale, faute d’une vraie direction d’acteurs. Et la rencontre avec le Don José stylé mais bien peu ardent de Jean-François Borras ne convainc guère, ce dernier ayant du mal à faire croire à sa passion charnelle, ou à sa jalousie maladive et meurtrière. Restent, loin d’être négligeables, un très beau chant et un superbe français, même si la projection est parfois un peu limite pour le lieu.
Le reste du plateau est satisfaisant, avec les excellents Remendado et Dancaïre de Loïc Félix et Florent Karrer et, malgré un français perfectible, quatre membres de la troupe de l’Opéra : les pétulantes Frasquita et Mercédès de Margarita Polonskaya et Seray Pinar, le Moralès mordant de Florent Mbia et le Zuniga stentorien de Vartan Gabrielian. Une Carmen de routine, au style international générique, et linguistiquement indigne de l’Opéra National de Paris.
THIERRY GUYENNE
Stéphanie d’Oustrac/Victoria Karkacheva (Carmen)
Amina Edris (Micaëla)
Margarita Polonskaya (Frasquita)
Seray Pinar (Mercédès)
Russell Thomas/Jean-François Borras (Don José)
Erwin Schrott (Escamillo)
Vartan Gabrielian (Zuniga)
Florent Mbia (Moralès)
Florent Karrer (Le Dancaïre)
Loïc Félix (Le Remendado)
Keri-Lynn Wilson (dm)
Calixto Bieito (ms)
Alfons Flores (d)
Mercè Paloma (c)
Alberto Rodríguez Vega (l)
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