Seebühne, 22 juillet
Parmi les contraintes de la scène lacustre de Bregenz, l’une des plus délicates tient aux fortes variations du niveau du lac d’une année à l’autre, alors que le décor, lui, ne peut que rester à hauteur constante. D’où la reconduction du dispositif déjà testé pour Der Freischütz selon Philipp Stölzl, en 2024 et 2025 : une vaste structure étanche à débordement, bassin peu profond qui offre aux chanteurs une sorte d’avant-scène liquide. Ce qui signifie qu’à Bregenz, désormais, y compris quand on interprète un grand rôle, il faut accepter non seulement de se retrouver trempé les soirs de pluie fine, mais aussi de patauger souvent jusqu’aux genoux, même par temps sec.
Après le village fantastique du Freischütz, c’est à présent un grand miroir brisé rectangulaire qui trempe dans le bassin. Les fragments tiennent encore ensemble, ce qui leur permet de servir d’écran pour de courtes projections vidéo, mais la plupart sont aussi mobiles, grâce à un système complexe de vérins hydrauliques. Le centre du miroir peut ainsi, pendant le Prélude de l’acte III, laisser passer un énorme projectile rond qui semble le faire exploser au ralenti. L’image, puissante évocation symbolique de la maladie incurable qui ronge Violetta et pulvérise ses dernières illusions, relève d’un tour de force technique, mais constitue toutefois l’un des rares effets de machinerie vraiment spectaculaires d’une production nettement plus sobre que les précédentes.
Rappelons qu’une représentation en plein air à Bregenz se doit d’être riche de toutes sortes d’impressions visuelles variées, et on n’est vraiment pas sûr qu’il y en ait ici assez pour satisfaire ce type de demande – pour mémoire : 188 000 billets vendus pour cette Traviata, les derniers partis dès le mois d’avril. Quelques concessions quand même, mais limitées au ballet nautique du I et aux attractions du bal de Flora, dans une esthétique « Années folles » très marquée – façon Van Dongen ou Tamara de Lempicka – débauche d’effets colorés qui paraît d’autant plus gratuite dans ce contexte.
À ces deux tableaux très chargés près, la conception scénique reste en effet conventionnelle, mais Damiano Michieletto parvient à la hisser habilement à la démesure du lieu, n’hésitant pas à placer les personnages très loin les uns des autres. En dépit de ces distances inusitées, une véritable émotion s’installe avec une intensité croissante, grâce aussi à la qualité de l’exécution musicale et à sa diffusion via un système d’amplification chaque année plus performant, avec cet été un remarquable degré de réalisme, tant pour la localisation des sources sonores que pour la fusion des voix et de l’orchestre.
Cela dit, impossible de rendre compte des prestations des chanteurs avec les mêmes critères qu’en salle, tant les contraintes physiques et les artifices de restitution des voix restent particuliers. L’Alfredo de Julien Behr, toujours serré dans l’aigu, s’en tire plutôt bien, avec un timbre chaleureux et une certaine assurance, de même que le Giorgio Germont de Vladimir Stoyanov, à la voix un peu claire mais aux phrasés élégants. Soirée dominée cependant par l’exceptionnelle Violetta de Marjukka Tepponen : magnétisme de star de cinéma muet, homogénéité des registres, aigus impeccables jusqu’à un contre-mi bémol substantiel, mais aussi beaucoup d’émotion, dont un « Addio del passato » exemplaire. Représentation par ailleurs remarquablement dirigée par Kirill Karabits, avec peu de décalages et un sens constant de l’avancée, voire une réelle noblesse dans l’expression des sentiments.
LAURENT BARTHEL
Marjukka Tepponen (Violetta Valéry)
Angela Simkin (Flora Bervoix)
Melissa Zgouridi (Annina)
Julien Behr (Alfredo Germont)
Vladimir Stoyanov (Giorgio Germont)
Francisco Brito (Gastone, visconte de Letorières)
Michael C. Havlicek (Barone Douphol)
Janne Sihvo (Marchese d’Obigny)
Stanislav Vorobyov (Dottore Grenvil)
Kirill Karabits (dm)
Damiano Michieletto (ms)
Paolo Fantin (d)
Carla Teti (c)
Alessandro Carletti (l)
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