Opéra National de Lorraine, 27 mai
Mettre en scène le Requiem de Verdi ne consiste pas à lui imposer une lecture extérieure mais, au contraire, à faire apparaître ce que sa musique porte déjà en elle de visions, de violence et de fièvre éminemment théâtrale. Il faut reconnaître ici à César Vayssié la force d’une proposition qui n’a rien de la provocation gratuite ni du contresens plaqué sur un monument du répertoire. Fin connaisseur de l’iconographie sacrée et de tout ce que le texte engage de terreur et d’espérance, il construit un espace de visions où dialoguent culture chrétienne, imaginaire apocalyptique, figures de l’underground et esthétique « queer ». Les spectres-zombies entre vie et mort renvoient à cet entre-deux que la liturgie des morts habite tout entière : celui d’une humanité suspendue entre effroi du néant et promesse de résurrection. Le spectacle assume ainsi la dimension spectaculaire de la mort pour mieux en exorciser les démons. La densité plastique et les images vidéo ouvrent un espace mental, sensuel et funèbre, qui travaillent la musique sans l’écraser.
Certains gros plans atteignent une beauté vertigineuse : madones extatiques et figures décadentes dont la frontalité rappelle ces pieds de croix ou ces scènes infernales peintes à hauteur de regard. Ce désordre burlesque que certains prendraient pour une limite devient ici une force, tant l’univers de Vayssié demeure tenu et habité, sans jamais céder au blasphème facile que quelques fanatiques pourraient soupçonner. Ce n’est pas un spectacle qui raconte mais un rituel scénique, traversé de secousses et de visions, où la mort apparaît elle-même comme une cérémonie collective.
La réussite musicale est bien réelle. À la tête de l’Orchestre de l’Opéra National de Nancy-Lorraine, Sora Elisabeth Lee conduit la partition avec nerf, autorité et un sens très sûr des contrastes. Sans alourdir le drame, elle en soutient la tension et donne à l’ensemble une vraie cohésion. Les chœurs répondent avec puissance et engagement, capables de déployer de belles masses sonores aussi bien que des moments de retrait plus recueillis.
Le quatuor vocal constitue toutefois l’un des atouts majeurs de la soirée. Sally Matthews s’impose par l’intensité de sa présence et par une projection qui traverse sans peine les grands ensembles. Le timbre a de l’éclat, la ligne reste tendue, et surtout l’engagement dramatique donne à chacune de ses interventions une vraie nécessité. Son Libera me trouve ainsi un accent de supplication presque à vif, sans jamais perdre sa tenue musicale. Eugénie Joneau apporte un contrepoint précieux, avec un timbre ample, chaleureux, immédiatement séduisant, et une manière très naturelle d’habiter la phrase. Sa présence vocale donne aux ensembles une couleur plus charnelle, plus enveloppante. Joshua Blue défend sa partie avec élégance et musicalité, dans un chant toujours propre, soigné, sans effet appuyé. Quant à Jongmin Park, il impressionne par la profondeur de l’émission, la richesse du timbre et la noblesse d’un phrasé qui impose une gravité calme, solidement incarnée. L’équilibre de l’ensemble, la qualité des individualités et leur engagement commun contribuent beaucoup à la réussite de la soirée.
DAVID VERDIER
Sally Matthews (soprano)
Eugénie Joneau (mezzo-soprano)
Joshua Blue (ténor)
Jongmin Park (basse)
Sora Elisabeth Lee (dm)
César Vayssié (ms/d)
Jean-Biche (c)
Anne Meeussen (l)
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