Teatro alla Scala, 22 mai
Dernière production dirigée par Riccardo Chailly en tant que directeur musical de la Scala – avant la prise de fonction de Myung-Whun Chung la saison prochaine –, ce Nabucodonosor scelle l’attention particulière que le chef milanais a portée au jeune Verdi durant son mandat, comme le confirme également le retour au titre original de 1842, au lieu du plus habituel Nabucco. Fidèle à son goût des versions rares, Chailly réintroduit les divertissements composés par Verdi pour la reprise de l’ouvrage au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles en 1848. Longtemps oubliées, récemment redécouvertes dans les archives de la Villa Verdi de Sant’Agata, ces pages chorégraphiques – première intégration scénique moderne de cette musique – prennent place au troisième acte dans un dispositif de théâtre dans le théâtre. Musicalement raffinées, avec leur orchestration soignée, elles rompent toutefois sensiblement la tension d’une partition fondée sur la concentration et la fulgurance dramatique.
La direction constitue le véritable centre de gravité de la soirée. Refusant toute monumentalité décorative, le chef propose une lecture sèche, tendue, presque abrupte, qui privilégie les contrastes, les scansions rythmiques tranchantes, ainsi que la densité des masses chorales. Les cuivres acérés, les percussions martelées et omniprésentes dans le tissu orchestral, ainsi que de brusques changements de dynamique impriment à l’ensemble une énergie soutenue, tandis que les moments plus introspectifs conservent une continuité expressive sans rupture de climat. Le chœur s’impose comme l’un des pôles majeurs de la représentation. La formation se distingue par une cohésion remarquable, une précision rythmique sans faille et une variété d’accents exceptionnelle, confirmant son statut de référence absolue dans ce répertoire.
La production d’Alessandro Talevi développe un univers onirique. Entre un temple en ruine inspiré du Panthéon, le char de Nabucodonosor tiré par trois chevaux métalliques colossaux, une imposante cage d’escalier en spirale s’élevant vers les hauteurs de la scène et évoquant une Babel vertigineuse, ainsi que des visions de cirque décadent, le metteur en scène construit une succession d’images souvent frappantes, servies par les décors et les costumes d’inspiration XIXe signés Gary McCann, ainsi que par les lumières très travaillées de Marco Giusti. Mais cette accumulation symbolique peine parfois à trouver une véritable cohérence dramaturgique : le spectacle séduit davantage par la puissance illustrative de ses tableaux que par une réelle nécessité théâtrale.
Luca Salsi offre une incarnation particulièrement humaine du rôle-titre, qui laisse filtrer fatigue, fragilité et désarroi derrière l’autorité du tyran. Le baryton conserve la vigueur de l’accent et la solidité du style verdien, tout en enrichissant son chant de demi-teintes suggestives. Anna Netrebko impressionne toujours par l’assise du grave, l’insolence presque intacte des aigus et la maîtrise des pianissimi. Forte de son magnétisme scénique, la soprano domine la scène avec une autorité indéniable et trouve dans les épisodes plus lyriques – notamment la scène finale – des accents d’une réelle intensité tragique. Michele Pertusi apporte à Zaccaria son autorité coutumière, soutenue par une voix encore solidement projetée, dont le timbre conserve une réelle noblesse malgré une légère usure. Veronica Simeoni compose une Fenena musicalement irréprochable, tandis que Francesco Meli apporte au court rôle d’Ismaele naturel et élégance. Excellents comprimari, parmi lesquels le Grand Prêtre de Simon Lim.
PAOLO DI FELICE
Luca Salsi (Nabucodonosor)
Francesco Meli (Ismaele)
Michele Pertusi (Zaccaria)
Anna Netrebko (Abigaille)
Veronica Simeoni (Fenena)
Simon Lim (Il Gran Sacerdote)
Haiyang Guo (Abdallo)
Laura Lolita Perešivana (Anna)
Riccardo Chailly (dm)
Alessandro Talevi (ms)
Gary McCann (dc)
Marco Giusti (l)