Metropolitan Opera, 14 mai
Le Met présente une nouvelle production d’El último sueño de Frida y Diego, l’opéra créé en 2022 de Gabriela Lena Frank, déjà applaudi dans la mise en scène lumineuse et saisissante de Lorena Maza en Californie puis à Chicago. Si le livret de Nilo Cruz séduit souvent par son atmosphère onirique, il peine toutefois à sonder véritablement l’âme et surtout la relation des deux icônes mexicaines qu’il convoque. La partition, en revanche, s’impose avec une évidence croissante : d’une écriture certes assez traditionnelle, mais raffinée, foisonnante de références et traversée d’éclats quasi magiques. La compositrice excelle notamment dans le travail des percussions, omniprésentes sans jamais sombrer dans l’effet décoratif. Cet ouvrage plaide en tout cas avec force pour le retour du répertoire hispanophone au Met. On ressort pourtant avec un regret : ne pas avoir retrouvé la production originale.
Deborah Colker signe une mise en scène agitée jusqu’à la saturation. La maison semble désormais vouer un culte excessif à une chorégraphie néo-expressionniste omniprésente : les scènes les plus intimes sont parasitées par des danseurs contorsionnés et frénétiques qui monopolisent constamment le regard. Les multiples démons grimés en squelettes finissent même par affaiblir l’impact visuel du costume imaginé par Jon Bausor et Wilberth Gonzalez pour la Catrina de Gabriella Reyes.
Et c’est précisément cette dernière qui triomphe. Incandescente, débridée, la soprano vole littéralement le spectacle. Son timbre, à la fois somptueux et acéré, franchit avec une aisance remarquable les intervalles vertigineux de la partition, tout en domptant les mélismes caractéristiques de la compositrice. Dotée d’un contrôle corporel fascinant et d’un rire féroce, elle relègue presque dans l’ombre Isabel Leonard. La mezzo livre pourtant l’une de ses meilleures prestations au Met. Mais sa Frida Kahlo demeure trop élégante, trop apprêtée – jusque dans ce déshabillé blanc immaculé – pour incarner pleinement la douleur et la fureur créatrice de l’artiste mexicaine. Vocalement, l’Américaine retrouve cependant une liberté bienvenue dans les aigus, particulièrement convaincante dans la musique espagnole. Autre retour marquant, celui du baryton Carlos Álvarez, immense verdien de la maison entre 1996 et 2008. Grimé et rembourré pour ressembler à Diego Rivera, le chanteur de 60 ans demeure un acteur bouleversant, porté par un aigu encore impressionnant.
Visuellement, quelques tableaux frappent par leur beauté. Mais le décor minimaliste de Jon Bausor paraît souvent pauvre et sans véritable identité. Comparée à la création originale, cette nouvelle équipe restitue finalement très peu de l’esthétique flamboyante de Kahlo. Et l’on rêverait d’un moratoire mondial sur les pluies de pétales concluant les actes des productions contemporaines. Le contre-ténor allemand Nils Wanderer, qui fait ses débuts in loco, campe avec élégance Leonardo, acteur défunt prenant les traits de Greta Garbo. Sa voix ample et fluide sert admirablement une musique atmosphérique où affleurent des réminiscences du Peter Grimes de Britten.
Yannick Nézet-Séguin dirige avec son engagement habituel, quitte parfois à couvrir les chanteurs, notamment Álvarez dans le deuxième acte. Le chœur, après une entrée un peu confuse, se montre superbe, défendant avec éclat certaines des pages les plus originales de la partition. Musicalement, ce Sueño constitue indéniablement une réussite. Reste à espérer que la captation saura tempérer les débordements d’une mise en scène envahissante.
DAVID SHENGOLD
Isabel Leonard (Frida Kahlo)
Carlos Álvarez (Diego Rivera)
Gabriella Reyes (Catrina)
Nils Wanderer (Leonardo)
Yannick Nézet-Séguin (dm)
Deborah Colker (ms)
Jon Bausor (d)
Jon Bausor, Wilberth Gonzalez (c)
Adam Silverman (l)
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