Opéras Scylla et Glaucus à Zurich
Opéras

Scylla et Glaucus à Zurich

26/05/2026
Anthony Gregory et Elsa Benoit. © Monika Rittershaus

Opernhaus, 30 avril

Depuis que John Eliot Gardiner a exhumé le Scylla et Glaucus de Jean-Marie Leclair en concert à Londres en 1979 puis en scène à l’Opéra de Lyon en 1986 – occasion de l’enregistrement pour Erato –, la discographie de l’unique opéra du grand violoniste s’est enrichie, ces dernières années, de trois nouvelles gravures : Sébastien d’Hérin, Stefan Plewniak et György Vashegyi. Mais, en quatre décennies, seules deux productions en concert – toutes deux à Versailles – ont été recensées par Opéra International puis Opéra Magazine. C’est dire qu’on attendait avec impatience la résurrection de l’œuvre à Zurich, surtout confiée à Emmanuelle Haïm et Claus Guth.

Pour des raisons dramaturgiques, présume-t-on, le Prologue est supprimé. À la tête de son Concert d’Astrée, la cheffe française délivre une lecture précise et soignée, attentive aux couleurs instrumentales (mettant notamment en évidence la musette et les percussions) mais aussi au soutien des chanteurs, avec une capacité à dynamiser les grandes scènes chorales – confiées ici à la Zürcher Sing-Akademie, les chœurs maison étant requis par d’autres productions du nouveau festival baroque. Animée du sens théâtral affûté qu’on lui connaît, Haïm réussit à convaincre le public que l’unique opéra de Leclair est un chef-d’œuvre digne des meilleures pages de Rameau.

Le couple d’amoureux (Elsa Benoit en Scylla, Anthony Gregory en Glaucus) chante joliment dans le style pastoral, sans éblouir mais avec une douce fiabilité. On a du coup l’impression que les rôles plus marginaux sont les plus intéressants : Circé (Chiara Skerath, qui était Scylla dans l’enregistrement de Stefan Plewniak, lui apporte toute la richesse d’un médium charnu), mais aussi les sidekicks Dorine (Jehanne Amzal) et surtout Témire (formidable Gwendoline Blondeel).

Peu inspiré par le cadre arcadien original du livret, Claus Guth a imaginé de transposer l’action dans le monde tourmenté de l’adolescence, avec une Circé professeure forcément plus âgée qui va être séduite par son troublant élève Glaucus et le séduire à son tour. Si la transposition, qui n’est pas sans rappeler le Rinaldo que Robert Carsen avait monté à Glyndebourne en 2011, a sur le papier pour cadre un lycée français (qui porte le nom de Jean-Marie Leclair), les références visuelles sont plutôt celles d’un pensionnat à l’anglaise façon Poudlard, avec blazers, écussons et cravates. Débarrassée de tout son substrat ovidien, la relecture témoigne d’une grande intelligence : Guth n’est pas le premier venu, et il excelle à dépeindre les émois, la fausse bienveillance ou la manipulation, mais c’est dans les grandes scènes avec chœur qu’il se montre le plus magistral. On ne lui reprochera pas un certain humour (le dernier acte, inscrit par le librettiste dans « un lieu préparé pour une fête », devient ici un bal de promo, avec des costumes insupportablement cheesy), un opportunisme un peu facile (la fontaine à laquelle s’abreuvent les amants et que Circé empoisonnera est une de ces bonbonnes en plastique assorties de gobelets, familières dans nos lieux publics) et même une fin plus tragique encore que prévu.

Mais fallait-il vraiment, au nom d’une sorte de jusqu’au-boutisme réaliste, introduire dans cet univers de bibliothèques et salles de classe plutôt esthétique (magnifiques décors d’Étienne Pluss) une salle de gymnastique où les héros suent en culottes courtes en lycra et chaussettes vertes, jouant au basket pour Glaucus et pratiquant le yoga pour Circé ? Une chose est de renoncer à la mythologie, une autre d’y substituer le réel jusque dans ses détails les plus prosaïques.

NICOLAS BLANMONT

Chiara Skerath (Circé)
Elsa Benoit (Scylla)
Anthony Gregory (Glaucus)
Gwendoline Blondeel (Témire)
Jehanne Amzal (Dorine)
Emmanuelle Haïm (dm)
Claus Guth (ms)
Étienne Pluss (d)
Ursula Kudrna (c)
Martin Gebhardt (l)

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