Théâtre Royal, 13 mai
Après Frühlings Erwachen en 2007 (voir O. M. n° 18 p. 42) et La Dispute en 2013 (voir O. M. n° 83 p. 48), Benoît Mernier nous offre un opéra inspiré de Bartleby, nouvelle publiée par Herman Melville en 1853 dans laquelle un personnage s’obstine à refuser les tâches qu’on lui propose en leur opposant la simple phrase : « I would prefer not to ». Oui, mais comment faire une œuvre lyrique sur le thème du retrait ? Sylvain Fort, auteur du livret, a eu l’idée de puiser dans l’œuvre poétique de Melville afin de dépasser le refus exprimé par Bartleby et de lui confier des plages d’effusion. Devenue opéra, l’obsession du personnage s’épanouit ainsi à la faveur de plusieurs moments exaltés qui viennent rompre avec la simple succession des péripéties. Quant au choix de l’anglais, il se justifie par une fidélité affichée à la langue de Melville et par la difficulté de traduire la phrase-clef (« J’aimerais mieux ne pas » ?).
Sur ce livret qui mêle l’absurde à la plainte, Benoît Mernier a imaginé une partition comprenant une dizaine de scènes qui se succèdent avec fluidité, certaines reliées par des interludes joués alors que le rideau, presque entièrement baissé, laisse apercevoir les pieds affairés des personnages et des machinistes : agitation qui s’oppose à la stratégie de l’éviction qui est celle de Bartleby. La musique, plutôt consonante mais balisée de quelques surprises harmoniques, se déploie sans esprit de système. L’orchestration est moelleuse, avec des bois différenciés quand il le faut et un usage habile des percussions, le tout sans artifice électronique. Benoît Mernier ose le lyrisme (le violon solo qui accompagne l’introspection) et confie aux voix un récitatif expressif, proche de la souplesse d’un arioso, avec les instants d’intensité qu’on a cités. Le chœur intervient à la manière d’un Prologue, se fait l’écho de Bartleby et, à la fin, figure la foule hostile.
Edward Nelson, à qui échoit le rôle-titre, se déplace avec la grâce d’un danseur et chante avec une voix de baryton Martin qui, par sa clarté même, a quelque chose de venu d’ailleurs. Face à lui, le Lawyer (l’Avocat) est ici un personnage féminin incarné par Patrizia Ciofi, qui oppose à l’élégance lunaire de son employé quelque chose d’autoritaire et de maternel, à l’instar, si l’on veut, d’Ellen Orford dans Peter Grimes.
Ginger Nut a l’espièglerie de Gustave Harmegnies, et le rôle épisodique du Garde est chanté avec une grave sobriété par Bruno Resende. On n’en dira pas autant des deux employés, rivaux et complices, qui n’entendent rien au silence de Bartleby. Le metteur en scène en fait des personnages burlesques qui multiplient les gags. Damien Pass (Turkey) reste à peu près crédible, mais l’excitation de Santiago Bürgi (Nippers) finit par lasser. N’est pas Charlie Chaplin qui veut.
Si l’on fait fi des inutiles images de mer projetées quand Bartleby médite parmi les tombes, Vincent Boussard a conçu un spectacle qui se met au service de l’ouvrage : les escaliers métalliques extérieurs et le sachet de papier (comme on en voit entre les doigts d’Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s) nous rappellent que nous sommes à New York, de même le bureau et ses murs de brique.

Dans la fosse, Karen Kamensek dirige avec le même soin et la même énergie La Voix humaine, qui complète la soirée et fait entendre, a contrario, une solitude bavarde. Il eût peut-être été plus efficace d’inverser l’ordre des deux opéras, tant l’intensité de Bartleby n’appelle aucune réplique. On est toutefois heureux de retrouver Anna Caterina Antonacci (remplaçant Kristine Opolais, initialement prévue), qui joue autant qu’elle chante et fait de ce drame intime une tragédie. Si Vincent Boussard a peu modifié son décor (on distingue New York par la fenêtre), il exhibe le corps inerte de l’amant : a-t-il été assassiné ? Est-ce un spectre dans l’esprit de l’héroïne ? Celle-ci oublie vite son téléphone et lui préfère un verre de vin. Et Anna Caterina Antonacci de se glisser avec grâce dans les plis du cauchemar.
CHRISTIAN WASSELIN
Edward Nelson (Bartleby)
Patrizia Ciofi (L’Avocate)
Damien Pass (Turkey)
Santiago Bürgi (Nippers)
Gustave Harmegnies (Ginger Nut)
Bruno Resende (Le Garde)
Anna Caterina Antonacci (Elle)
Karen Kamensek (dm)
Vincent Boussard (ms/cl)
Vincent Lemaire (d)
Silvia Vacca (l)
Nicolas Hurtevent (v)
.