Esglesia del Carme, 3 avril
Dans la pénombre des offices de la Semaine sainte, ce programme de musique sacrée française s’organise autour des trois Leçons de ténèbres pour le Mercredi saint (1714) de François Couperin, véritable cœur vibrant d’un parcours d’une intensité singulière. Sous la conduite avertie de William Christie à l’orgue, Lucía Martín-Cartón et Rachel Redmond, entourées des instrumentistes des Arts Florissants, en déploient la richesse expressive dans un équilibre constamment maîtrisé entre ferveur et retenue. Le Prélude de la Missa Assumpta est Maria de Charpentier H. 11 (vers 1698), ouvre ce parcours sans emphase : gravité nue, lignes aérées, tension subtile. Tout y est déjà en germe, comme une invitation à l’écoute, un espace de résonance plus qu’une simple entrée en matière.
Les deux premières Leçons s’imposent d’emblée par leur force de saisissement. Issues du Jardin des Voix, chacune des sopranos y conjugue limpidité de timbre, rigueur stylistique et acuité du verbe. L’ornement, loin de tout décoratif, y devient principe d’articulation : il modèle la ligne et confère à chaque lettre hébraïque une intensité propre. Portée par une basse continue d’une extrême ductilité, la déclamation se déploie en un flux souple, où le silence prolonge et creuse le souffle. Clôturant chaque Leçon, Jerusalem s’impose comme un motif obsédant et concentre la plainte sans jamais l’épuiser.
Entre ces pages d’un dolorisme suprême, les intermèdes instrumentaux de Marais et Charpentier ménagent des respirations sans rompre la tension. Le Lamento des Pièces en trio (1692) prolonge les affects dans une éloquence épurée – chromatismes appuyés, lignes descendantes, art du retrait – tandis que les Symphonies pour un reposoir, H. 515 (vers 1672) introduisent une clarté filtrée, apaisée, venant éclairer sans amoindrir la gravité du parcours.
Dernière station de ce chemin de croix, la Troisième Leçon en constitue le sommet. Dans cette écriture à deux voix d’une élévation quasi céleste, Lucía Martín-Cartón et Rachel Redmond fondent leurs timbres avec une évidence saisissante, notamment dans les longs mélismes où les lignes s’enlacent et se confondent. De cette fusion naît une lumière presque irréelle. Plus ample, plus suspendue, cette page semble dilater le temps ; là encore, Jerusalem referme le discours, jusqu’au seuil où le son s’évanouit. Alors, le silence – long, presque palpable – devient l’ultime résonance, que le public tarde à rompre. Un signe qui ne trompe pas.
CYRIL MAZIN
Lucía Martín-Cartón (soprano)
Rachel Redmond (soprano)
William Christie (orgue, dm)
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