Opéra, 13 et 14 février
Jakob Lehmann n’est pas le premier chef à vouloir restituer son authenticité à Lucia di Lammermoor. Quelques-uns avant lui avaient tenté de revenir à l’original, notamment en attribuant le rôle-titre à un soprano lyrique (au lieu de la colorature de la tradition), en revenant aux tonalités d’origine et en supprimant la célèbre cadence avec flûte obligée ajoutée à la scène de la folie à la fin du XIXe siècle. Mais le jeune chef berlinois va plus loin et, en s’appuyant sur la récente édition critique, il offre une vision entièrement renouvelée de l’opéra de Donizetti.
Sa direction précise et inspirée donne une place prépondérante à l’orchestre comme moteur de l’action et fait vivre l’orchestration de façon magistrale en lui conférant des coloris particulièrement chatoyants. Le grand solo de harpe de l’air d’entrée de l’héroïne y prend un relief singulier, et l’harmonica de verre redonne son caractère vraiment désincarné et fantomatique à la scène de la folie. Des reprises variées et des cadences replacent l’œuvre dans une perspective où l’interprète est aussi créateur et peut l’adapter à ses propres qualités.
À cette vision répond celle, épurée pour ne pas dire minimaliste, de Simon Delétang. Son décor unique joue d’un ensemble d’arcades néoclassiques au fronton duquel il a inscrit la devise « Amor vincit omnia ». Sa direction d’acteurs paraît parfois timide, voire assez conventionnelle, sauf dans le cas du rôle-titre dont il fait une figure révoltée, loin de l’image de la victime résignée habituelle. Les costumes modernes se transforment pour la scène du mariage, où quelques touches semblent un hommage aux mises en scène historiques, Lucia et Arturo apparaissant dans de splendides costumes d’époque. Le moment le plus original reste la scène de la folie où l’héroïne apparaît toute de blanc vêtue, tel un Pierrot lunaire, une épée et un lys à la main, et où à l’arrière-plan, la Judith du Caravage rappelle le meurtre qu’elle vient de commettre.
Avec l’Alisa de Sophie Belloir, l’excellent Normanno de Jean Miannay et l’Arturo de Carlos Natale, Stavro Mantis est le seul élément commun aux deux distributions. Le baryton possède certes le timbre sombre, la puissance et le mordant du rôle d’Enrico, mais s’il capture la brutalité du personnage, sa conduite vocale manque de raffinement, avec des éclats de voix à la limite du vérisme.
La Lucia d’Eleonora Bellocci est un peu desservie par un vibrato serré qui vieillit son timbre, mais elle dispose d’une technique impeccable qui lui permet d’assumer un rôle plus aigu que de coutume et se révèle captivante dans la scène de folie où elle joue l’égarement plus que le délire. Sa collègue, Laura Ulloa, possède en revanche un timbre immaculé qui se déploie avec toute la pureté souhaitable dans une fascinante scène de folie plus éthérée.
L’Edgardo d’Andrés Agudelo, voix centrale de ténor lyrique, se révèle bien chantant quoique un peu uniforme, surtout dans leur premier duo, mais il s’affirme pleinement dans la scène finale. Avec un timbre typiquement latin aux aigus brillants, César Cortés donne plus de relief au personnage, et en communique la virilité dans une scène « de Wolfcrag » surchauffée.
S’il s’impose aisément dans le récitatif, Mathieu Gourlet ne paraît pas très à l’aise dans l’air de Raimondo du deuxième acte, qui réclamerait un peu plus d’extension dans l’aigu. Moins large, la basse chantante de Jean-Vincent Blot, qui lui succède, s’en tire avec davantage de facilité et de souplesse. Le chœur Mélisme(s) est comme toujours impeccable et d’une remarquable homogénéité.
Au final, malgré quelques minimes réserves, le pari est gagné pour cette production qui revisite l’opéra de Donizetti dans un registre atypique et original dans tous les sens du terme.
ALFRED CARON
Stavro Mantis (Lord Enrico Ashton)
Eleonora Bellocci/Laura Ulloa (Miss Lucia)
Andrés Agudelo/César Cortés (Sir Edgardo di Ravenswood)
Carlos Natale (Lord Arturo Bucklaw)
Mathieu Gourlet/Jean-Vincent Blot (Raimondo Bidebent)
Sophie Belloir (Alisa)
Jean Miannay (Normanno)
Jakob Lehmann (dm)
Simon Delétang (ms/d)
Aliénor Durand (d)
Pauline Kieffer (c)
Mathilde Chamoux (l)