Intermezzo Tiago Rodrigues, l’amoureux manifeste
Intermezzo

Tiago Rodrigues, l’amoureux manifeste

30/01/2023
Tiago Rodrigues
© C. Raynaud de Lage - Festival d'Avignon

Le comédien, metteur en scène, dramaturge et, depuis septembre dernier, directeur du Festival d’Avignon, entre cet hiver dans le grand bain de l’opéra avec Tristan und Isolde de Wagner, à l’Opéra National de Lorraine. Une discussion sur l’amour dans sa perception théâtrale s’imposait donc avec cet illusionniste de la réalité.

L’amour, mode(s) d’emploi

C’est quoi l’amour, dans le monde qui nous entoure ? « C’est la conviction partagée – presque mystique, mêlant besoin et dévotion – qu’on a du temps pour avoir l’expérience de ce qui est fondamental dans une vie. Une vie sans amour est une vie accessoire », répond Tiago Rodrigues après quelque temps de réflexion. À partir de ce postulat, l’amour au théâtre se présente comme « une traduction poétique de ce que signifie l’amour dans la vie réelle », à travers l’interprétation par les artistes. Il confesse sa passion pour « l’amour transgressif », c’est-à-dire celui « qui se confronte à des normes sociales », et ce, dans toutes les formes d’art. Cet amour « se bat contre le superflu, et surtout contre une façon de s’organiser dans une société qui nous éloigne des fondamentaux ».

En ce sens, la militante écologiste suédoise Greta Thunberg est, selon lui, une amoureuse exemplaire. « Les grandes entreprises de combustibles fossiles sont les mœurs dominantes et elle, comme Emma Bovary et Isolde à leur manière, utilise une sorte de pratique amoureuse transgressive, pour nous rendre tous plus proches de l’essentiel, du fait d’être en vie. » L’amour, selon Tiago Rodrigues, a de nombreux visages: « Filial et fraternel, fait de croyances et de transcendance » chez Antigone, « intempestif, radical et prêt à sacrifier toute construction accessoire » pour les « chefs d’État plutôt machiavéliques » que sont Antoine et Cléopâtre chez Shakespeare. Voir un penchant pour la tragédie dans son travail, c’est aller dans la bonne direction : « J’aime bien les histoires qui finissent mal pour que nos histoires à nous, hors théâtre, puissent finir un peu mieux. Il y a une dimension apaisante dans le sens où elles permettent une confiance en l’art et l’humanité, un certain optimisme lucide envers la vie. »


Antoine et Cléopâtre, Festival d’Avignon (2015). © C. Raynaud de Lage-Festival d’Avignon

L’abécédaire des mots doux

Le théâtre de Tiago Rodrigues fait siens les témoignages, joue le jeu des analogies avec notre condition de spectateur, et se réapproprie le langage des classiques, car il n’y a pour lui « pas de séparation entre la vie réelle et la scène. Ce qui se passe sur un plateau est une vie réelle soulignée, comme avec beaucoup de points d’exclamation ». Les outils – parfois journalistiques et documentaires – pour manipuler cette réalité transformée peuvent émaner de la fiction, de la musique, du théâtre et de la littérature, afin de « briser des murs plutôt invisibles ».

Et pour cause, il affectionne particulièrement « ces rares théâtres où, quand on regarde le public depuis la scène, on arrive à voir la rue si les portes de la salle sont ouvertes. Cela rappelle la proximité directe de cette vie réelle, elle-même assimilable à une grande phrase dans laquelle une spectatrice ou un spectateur ouvre et ferme une parenthèse à l’entrée et à la sortie du théâtre ». L’analogie entre musique et théâtre coule déjà de source par le vocabulaire, plus musical que théâtral, que Tiago
Rodrigues communique généralement à ses acteurs, dans une « orchestration des paroles, du texte et des corps sur scène ». Le « tempo des scènes » l’obsède, et il fait souvent mention du « solo », lorsqu’un personnage est seul ou se détache précisément d’un groupe, et du « choral », impliquant une simultanéité. Il ressent en revanche plus de « liberté et de capacité d’abstraction dans la musique », car, « en théâtre, une décision scénique a souvent besoin d’une justification intellectuelle étayée ». Une interprétation musicale lui semble « un exercice d’obéissance et de désobéissance. C’est un peu comme avec Glenn Gould chez Bach : se plonger tellement profondément dans la passion d’une composition qu’on peut parfois rater une note ».

Le filtre du philtre

L’ancien directeur du Teatro Nacional Dona Maria II de Lisbonne part en général d’une rencontre pour orienter la nature d’une collaboration. Sur Tristan und Isolde, il a au préalable voulu « intégrer l’image et le corps des chanteurs » à partir d’autres répertoires, avec l’aide de Matthieu Dussouillez, directeur de l’Opéra National de Lorraine, et de Leo Hussain, chef d’orchestre de la production. Il revient à l’essence de son parcours: « C’est dans la prise de risque, et non dans la reproduction mécanique d’un savoir-faire, qu’on peut surprendre le public et se surprendre soi-même. » Tiago Rodrigues va ainsi remplacer tous les surtitres de la représentation par une « écriture silencieuse, un commentaire poétique sur ce qui est chanté, au regard des sujets traités par Wagner et du mythe de Tristan et Isolde dans la littérature ».

Tantôt traduction, adaptation et interprétation, aux côtés de Sofia Dias et Vítor Roriz, deux danseurs-acteurs avec lesquels il a créé sa version d’Antoine et Cléopâtre, cette lecture cherche à « donner un ressenti d’aujourd’hui de ce monument musical auprès d’un public d’aujourd’hui». Les spectateurs plus puristes auront bien sûr accès au livret dans sa traduction littérale en français. « Ce mélange d’irresponsabilité et de fraîcheur était pour moi la seule chose un tant soit peu intéressante que je pouvais proposer pour une première tentative à l’opéra. » Le parti pris est également motivé par la volonté de se concentrer sur la direction d’acteurs en veillant aux « besoins physiques de ce marathon lyrique ». L’énergie créatrice vient des poumons. « Les Grecs disaient que notre conscience était dans le souffle. C’est donc la musique qui exige une dramaturgie. » Tiago Rodrigues invoque les grands mythes de l’Antiquité : « Sophocle propose davantage de réflexions sur la géopolitique que nombre de journaux ou d’essais aujourd’hui. On sait bien que Tristan et Isolde doit mal finir, mais de quelle façon, cette fois-ci, cela finit mal ? »

THIBAULT VICQ

Un article paru dans LYRIK n°3.

À voir :

Tristan und Isolde de Richard Wagner, avec Samuel Sakker (Tristan), Jongmin Park (König Marke), Dorothea Röschmann (Isolde), Scott Hendricks (Kurwenal) et Aude Extrémo (Brangäne), sous la direction de Leo Hussain, et dans une mise en scène de Tiago Rodrigues, à l’Opéra National de Lorraine, du 29 janvier au 10 février 2023, et au Théâtre de Caen, les 31 mars et 2 avril 2023.

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