Théâtre des Champs-Élysées, 28 mars
Une décennie de gestation difficile, un triomphe Salle Le Peletier en 1849 (avec Pauline Viardot), 573 représentations à l’Opéra jusqu’en 1912, un succès international tout aussi marqué, et une réelle désaffection au XXe siècle. En tant qu’exemple frappant de « grand opéra » français, Le Prophète n’est plus guère qu’une légende, donc la rareté appelle la curiosité. L’Allemagne l’a remis en selle à Karlsruhe, Berlin et Essen voici une quinzaine d’années, sans l’intégrer au répertoire ; la France a suivi avec Toulouse en 2017 – où le « spectacle » fonctionnait, et John Osborn triomphait – comme à Aix-en-Provence voici deux ans, où le concert fit événement.
Salle comble donc au Théâtre des Champs-Élysées et gros succès, mais réserves nombreuses aussi parmi un public qui découvre l’œuvre. Il est vrai que l’action – et l’intérêt musical avec – ne démarrent, malgré les trente minutes de coupures qui ont préservé l’emblématique « Ballet des patineurs », qu’à la fin de l’acte III, pour deux actes offrant enfin densité, morceaux de bravoure et ensembles percutants d’art pompier.
Triomphe du chant obligé donc, et pari tenu, grâce à John Osborn, tenant de ce rôle de naïf illuminé depuis dix ans, et toujours exceptionnel, la cinquantaine et les cheveux gris venus, sans dommage sur l’instrument. Il donne encore la cavatine d’une voix souple de ténor léger à l’élégance racée, et lance « Roi du ciel et des anges » et autres grands ensembles avec tout l’ambitus nécessaire, et la joie d’un chant sidérant. Même impression de présence et de splendeur chez Marina Viotti. Si elle manque un peu de grave dans la voix et le timbre pour Fidès, elle est exceptionnelle pour « Ô prêtres de Baal » et « Ah, mon fils ». Berthe plus qu’adéquate, avec ses aigus sonores, d’Emma Fekete, et donc duo féminin du IV enlevé. Jean-Sébastien Bou est évidemment un Oberthal d’excellence, tandis que le trio des anabaptistes, bien composé, vaut d’abord pour Marc Scoffoni.
Marc Leroy-Calatayud, déjà remarqué ici pour Werther, est de ces chefs qui savent faire, tenir, et aller jusqu’au bout du monumental sans perdre en subtilité. L’effectif forcément réduit de son Orchestre de Chambre de Lausanne est compensé par l’expressivité de ses pupitres et sa parfaite homogénéité, grâce à quoi on oublie certaines vacuités de l’orchestration – pas toujours du meilleur Meyerbeer – et quelques décalages avec les voix. L’Ensemble Vocal de Lausanne et la Haute École de Musique de Genève-Neuchâtel impressionnent ; comme ravissent les délicieuses interventions de la Nouvelle Maîtrise des Hauts-de-Seine au couronnement. Bilan très positif, qui pousse à espérer le retour de l’œuvre en son berceau avec une proposition scénique ébouriffante, comme il se devrait.
PIERRE FLINOIS
Jean-Sébastien Bou
(Le Comte d’Oberthal)
John Osborn (Jean de Leyde)
Samy Camps (Jonas)
Marc Scoffoni (Mathisen)
Christian Zaremba (Zacharie)
Marina Viotti (Fidès)
Emma Fekete (Berthe)
Marc Leroy-Calatayud (dm)
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