Opéras L’Amour des trois oranges à Lyon
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L’Amour des trois oranges à Lyon

17/10/2026
Marc Mauillon, Piotr Micinski, Linard Vrielink, Damien Pass et Lucie Roche. © Paul Bourdrel

« Je hais l’imitation, je déteste les recettes convenues », disait Prokofiev. C’est dans cet état d’esprit qu’il a conçu L’Amour des trois oranges, le troisième de ses huit opéras : à la manière d’une pièce de théâtre au rythme frénétique, sans airs ni ensembles. Ou plutôt comme un conte délibérément farfelu, qui reprend une trame de Gozzi revue et corrigée par Meyerhold, le livret (en français) étant sorti de sa plume avec l’aide de la chanteuse Véra Janacopoulos.

Toute tentative de mise en scène se doit d’accompagner un entrain musical qui emporte tout. Et c’est ce que réussit avec éclat Laurent Pelly à l’occasion de cette nouvelle production (conçue avec l’Opéra Royal du Danemark, l’Opéra-Comique et l’Opéra National du Rhin) d’un ouvrage qui lui tient à cœur puisqu’il s’en était déjà emparé en 2005 à Amsterdam. Sa mise en scène de 2026 a toutes les vertus : elle est vive, drôle, poétique, élégante. Elle joue le jeu de la fable onirique, balaie tout esprit de sérieux et se contente d’une scénographie sommaire, remarquablement utilisée, pour donner constamment du ressort au spectacle. Quelques cartes à jouer de grand format, deux ou trois cadres vides, un sol qui peut se recourber suffisent à créer l’illusion, un grand rôle étant attribué aux éclairages virtuoses qui passent en un éclair du contre-jour à l’illusion du feu.

Laurent Pelly s’est également chargé des costumes : tous les personnages sont dessinés avec invention et pittoresque, de Truffaldino déguisé en clown à Léandre engoncé dans sa redingote, en passant par le Méphistophélès de parodie de Célio ou les monstrueux atours de la cuisinière Créonte, qu’on croirait sortie d’Hänsel und Gretel. Surtout, chacun des personnages a sa propre façon de marcher : le Prince progresse en bondissant, Léandre glisse avec une prudence de sénateur, etc. Cette animation est présente aussi dans la manière de faire évoluer les chœurs, qui jouent ici un rôle essentiel, qu’il s’agisse du grand chœur habillé de noir, avec fraises et crinolines hautes, ou des petits groupes (les Tragiques, les Comiques…) qui s’affrontent dès le Prologue et viennent régulièrement perturber l’action, soit en courant, soit en se déployant avec une fausse majesté, soit en se querellant pour mieux relancer le propos. On n’en est que plus admiratif devant le bonheur manifeste avec lequel les membres du Chœur de l’Opéra de Lyon chantent et se déplacent.

L’Amour des trois oranges n’est pas un opéra de solistes : les nombreux personnages échangent de brèves répliques (sur une prosodie parfois déconcertante, Prokofiev ayant sans doute imaginé d’abord son opéra en russe), avec une manière de déclamation qui exige beaucoup de leur tempérament et de leur diction. On n’en goûte pas moins la jolie voix de Giulia Scopelliti (Ninette) dans une brève ébauche de bel canto, le timbre clair de Linard Vrielink (le Prince), la voix caverneuse de Jean-Fernand Setti en Cuisinière impitoyable, les stridences voulues d’une Gabrielle Philiponet qu’on n’aurait peut-être pas imaginée a priori en Fata Morgana, et la projection hardie de Lucie Roche en Princesse Clarice.

Au pupitre, Dmitry Matvienko dirige avec un mélange de rigueur et de pétulance une partition qui se souvient fugitivement, ici et là, de Dukas et de Ravel. Les musiciens de l’orchestre font leurs les couleurs acidulées trouvées par Prokofiev, les notes souterraines du contrebasson et du tuba, les ostinatos brillants des cordes, les sautes d’humeur des pupitres qui répondent à toutes les situations loufoques de l’action. Il y a autant de fantaisie dans la fosse que sur scène dans ces Trois oranges que magnifie un spectacle aussi déluré que réjouissant.

CHRISTIAN WASSELIN

Piotr Micinski (Le Roi de trèfle)
Linard Vrielink (Le Prince)
Lucie Roche (La Princesse Clarice)
Damien Pass (Léandre, Farfarello)
Robert Lewis (Truffaldino)
Marc Mauillon (Pantalon)
Daniel Mirosław (Tchélio)
Gabrielle Philiponet (Fata Morgana)
Barbara Skora (Linette)
Déborah Salazar (Nicolette)
Giulia Scopelliti (Ninette)
Jean-Fernand Setti (Créonte la Cuisinière)
Céleste Pinel (Sméraldine)
Dmitry Matvienko (dm)
Laurent Pelly (ms/c)
Caroline Ginet (d)
Michel Le Borgne (l)

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