Opéra Bastille, 8 octobre
Après un Siegfried frustrant (voir O. M. n° 219 p. 105), les inquiétudes pour la fin de ce Ring n’ont été que trop justifiées. Ouvrant sur l’image d’un monumental appareil à tisser, permettant de présenter le « câble » que les Nornes doivent filer, le concept initial de la production, déjà passablement tortueux, ne cesse de s’effilocher pour ne réapparaître que par bribes. Pour le reste, le spectacle oscille entre le vide et le n’importe quoi, concluant avec un acte III particulièrement consternant, de la scène de la forêt transposée dans une sorte de salon aux innombrables petits écrans clignotants couvrant les murs, jusqu’à une immolation terminale où l’héroïne, laissée entièrement seule, sans le moindre feu ni la moindre eau dévastatrice, quitte le plateau plongé dans le noir en tournoyant longuement comme une toupie jusqu’au fond de la scène.
Cette complète démission, qui écorne sérieusement la réputation de Bieito, peut expliquer l’absence aux saluts de l’équipe de production, malgré l’annonce répétée qu’elle se présenterait à la fin de ce Ring… Ce n’est pas faute pourtant du talent de certains collaborateurs, notamment cette fois pour les vidéos de Sarah Derendinger, faisant défiler par exemple une succession d’impressionnants palais, églises, théâtres ou bibliothèques. Mais elles restent trop souvent privées de signification, ou encore répétées en boucle jusqu’à en faire perdre l’effet, comme ce lustre spectaculaire qui accompagne ad nauseam la dernière scène du II.
Seule compensation de poids pour ce désastre scénique, un plateau de première force. Au premier rang, la Brünnhilde de Tamara Wilson, d’une qualité vocale exceptionnelle : aigus jusqu’au bout puissants et transparents, phrasés raffinés, avec d’indicibles piani – trop souvent couverts par l’orchestre –, justesse et beauté de l’expression… Andreas Schager renouvelle son étincelant Siegfried, avec ses aigus percutants et le même engagement sans compter, qui fait toujours craindre pour l’avenir de la voix. Et de fait on aurait pu souhaiter récit dans la forêt ou adieux à Brünnhilde donnés avec un volume moins égal.
Avec sa basse somptueuse, Mika Kares convainc mieux qu’en Fafner, supérieurement inquiétant par la perfection même du chant. Johannes Martin Kränzle redonne le Gunther de fort relief et puissamment caractérisé que l’on avait connu dès le Ring de Genève en 2014. Et Brian Mulligan impose de nouveau avec succès son Alberich, d’une chaleur et d’une humanité inattendues. À côté d’excellentes Nornes et Filles du Rhin, et de la Gutrune de Sinéad Campbell Wallace, qui compense, dans sa vibrante dernière scène, les inutiles maniérismes qui ont précédé, place à part doit être faite à la très remarquable Waltraute d’Eve-Maud Hubeaux, triomphant du monstrueux enlaidissement voulu par la production pour évoquer le cataclysme passé.
Malgré l’excellence de son orchestre et des chœurs préparés par Ching-Lien Wu – condamnés à un déprimant statisme –, le chef « colle » étroitement à la partition, déroulée dans une parfaite mise en place : manquent les vues générales, la tension et le souffle qui seraient plus que jamais indispensables pour donner à l’ensemble une cohérence et une vie que lui refuse la production.
FRANÇOIS LEHEL
Andreas Schager (Siegfried)
Johannes Martin Kränzle (Gunther)
Brian Mulligan (Alberich)
Mika Kares (Hagen)
Tamara Wilson (Brünnhilde)
Sinéad Campbell Wallace (Gutrune)
Eve-Maud Hubeaux (Waltraute)
Aude Extrémo (Erste Norn)
Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Zweite Norn)
Sinéad Campbell Wallace (Dritte Norn)
Margarita Polonoskaya (Woglinde)
Isabelle Signoret (Wellgunde)
Katharina Magiera (Flosshilde)
Pablo Heras-Casado (dm)
Calixto Bieito (ms)
Rebecca Ringst (d)
Ingo Krügler (c)
Michael Bauer (l)
Sarah Derendinger (v)
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