Opéra, 29 mars
L’Opéra National de Nancy-Lorraine a confié à Silvia Costa le projet d’associer au Curlew River de Britten une création du compositeur serbe Marko Nikodijević, I Didn’t Know Where To Put All My Tears (Je ne savais que faire de mes larmes). La soirée impressionne d’abord par son degré d’élaboration. Rien n’y est laissé au hasard. Circulations, matières, couleurs, rapports de masses, gestes, entrées, tout est minutieusement réglé. Dans ce territoire de brumes, de voiles, de signes et de lenteurs, la metteuse en scène déploie un vocabulaire visuel qui est profondément le sien, et qu’elle semble ici pouvoir développer avec une entière liberté.
La première partie installe une communauté de femmes réunies autour de la perte d’un enfant, creusant de leurs mains et remplissant de leurs larmes ce qui deviendra, dans Curlew River, le lit même de la « rivière » comme frontière et symbole. Silvia Costa montre la blessure à l’état brut, son enfouissement et sa ritualisation devant ce qui évoque des stalles d’église peuplées de silhouettes muettes, et ce groupe féminin compose une sorte de mise au tombeau stylisée, suspendue, presque abstraite. La seconde partie reprend le dispositif sous le signe d’une symétrie très construite. Les hommes entrent par le fond de la salle, investissent l’espace, puis reçoivent des femmes les costumes de l’action à venir. Le passage d’un monde à l’autre est clair, presque trop. La mise en scène s’inscrit fortement dans un imaginaire japonais, surtout par les costumes et les accessoires. Les masques suspendus au-dessus des visages, les attributs distinctifs de chaque personnage, la silhouette très travaillée de la Madwoman, tout cela affirme une stylisation rigoureuse, parfois fascinante. C’est aussi là que se loge la réserve. Britten cherchait dans sa « parabole d’église » un équilibre délicat entre émotion occidentale et puissance formelle du théâtre nô, sans vouloir tomber dans le stéréotype. Silvia Costa choisit au contraire une continuité esthétique presque sans faille. Le spectacle est construit au cordeau, d’une cohérence remarquable, mais ce ton sur ton finit par lisser une dramaturgie que son abstraction rend déjà difficile. À force de symétrie, à force d’insistance dans les correspondances, l’ensemble perd parfois en friction, en trouble, en aspérité. On admire beaucoup mais on est un peu moins souvent saisi.
La musique, heureusement, introduit dans cet univers très construit une respiration plus mobile. Alphonse Cemin conduit l’ensemble avec une autorité discrète mais constante, en veillant autant à la continuité du diptyque qu’aux singularités de chaque partition. Dans la pièce de Marko Nikodijević, il obtient une matière souple, sombre, presque organique, qui respire sans jamais se dissoudre dans l’atmosphère. L’écriture, volontiers incantatoire, trouve ainsi sa juste densité. Dans Curlew River, le chef privilégie une ligne tendue, dépouillée, sans effet de pathos, en maintenant une concentration de chaque instant. Zhengyi Bai prête à la Madwoman une expression intériorisée, tenue de bout en bout, où la douleur ne s’épanche jamais mais se creuse de l’intérieur. Mark Stone impose un Ferryman d’une présence ferme, très nettement dessinée, tandis que Michael Mofidian donne au Traveller un poids vocal et humain immédiat. Stephan Loges, en Abbot, apporte à la fin de l’ouvrage l’autorité calme et la gravité nécessaire. L’ensemble est porté par une même exigence de style, au service d’une lecture sobre, recueillie, sans complaisance.
DAVID VERDIER
Chelsea Lehnea (Leading Voice)
Zhengyi Bai (The Madwoman)
Mark Stone (The Ferryman)
Michael Mofidian (The Traveller)
Thomas Day (The Spirit of the Boy)
Stephan Loges (The Abbot)
Alphonse Cemin (dm)
Silvia Costa (ms)
Michele Taborelli (d)
Camille Assaf (c)
Marco Giusti (l)
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