StaatenHaus, 29 mars
À l’ouverture du nouveau Ring de l’Opéra de Cologne, il y a cinq mois, Paul-Georg Dittrich avait pu donner l’impression d’échapper aux excès et poncifs du « Regietheater », avec un Rheingold empreint d’une sympathique naïveté et d’une véritable poésie (voir O. M. n° 217 p. 65). Il ne fallait pas crier victoire trop vite : prise isolément, Die Walküre peut donner le sentiment de tomber dans certains délires et de se complaire dans une esthétique propre aux scènes allemandes. Pourtant, même si on peut ne pas goûter toute sa radicalité, la mise en scène garde une réelle cohérence, et la direction d’acteurs est d’une grande précision.
Le premier acte se déroule dans un monde futuriste, arbres sans feuilles et poteaux de béton sur fond de lune immense, et la ressemblance entre Siegmund et Sieglinde saute immédiatement aux yeux par ces cheveux blonds peroxydés et ces uniformes de prisonniers qu’ils ont en commun. Référence évidente aux idéaux aryens, la blondeur se retrouvera aussi chez Brünnhilde – d’abord représentée en Baby Doll au deuxième acte, mais qui deviendra guerrière après avoir elle aussi abandonné son opulente chevelure pour une brosse très «eighties» – puis chez toutes les Walkyries, mais aussi chez ces garçonnets et adolescents, enfantés à la chaîne et manipulés par Wotan comme des clones.
Car, dans la suite logique de Das Rheingold qui avait présenté l’or sous la forme d’enfants, paternité et maternité sont ici au centre du propos. Au II, dans un salon luxueux du Walhalla, on découvre un Wotan blond platine en uniforme quasi nazi (difficile de ne pas y voir un clone de l’actuel locataire de la Maison-Blanche) qui, bien qu’ayant produit de la descendance (blonde) à la chaîne chez toutes ses maîtresses, s’avère incapable de procréer avec son épouse légitime (qui est brune). Entre tests de grossesse et échographie (elle a tout l’appareillage à la maison et se les fait elle-même), Fricka développe ainsi une colère légitime qui dépasse forcément l’outrage aux liens sacrés du mariage perpétré par les jumeaux.
Le troisième acte se déroule dans le laboratoire d’une clinique de fertilité, avec une moitié des Walkyries comme sages-femmes et l’autre moitié en parturientes. Et – la science-fiction n’étant jamais loin – c’est dans une capsule spatiale que Wotan placera Brünnhilde dans l’attente de l’épisode suivant.
À la tête de l’Orchestre du Gürzenich étalé une dernière fois de plain-pied juste devant la scène (pour Siegfried la saison prochaine, l’Opéra de Cologne aura enfin retrouvé son théâtre), Marc Albrecht éblouit une fois encore par son sens dramatique, par la cohésion et la beauté du son, et par l’équilibre parfait entre chanteurs et instrumentistes.
En Wotan, Jordan Shanahan a gagné en assurance et en projection par rapport au Prologue : sa taille modeste reste un problème théâtral (pour éviter que Brünnhilde ne l’embrasse trop souvent sur le front, Dittrich finit par les asseoir côte à côte en bord de scène pour les adieux), mais le chant est de toute beauté. On aime aussi la vaillance élégante de Daniel Johansson en Siegmund, là où Astrid Kessler incarne une Sieglinde parfaitement en place mais sans réel charisme et où Tijl Faveyts campe un Hunding (roux !) avec ce qu’il faut de solidité et de violence. Les deux solistes les plus enthousiasmantes de la soirée sont la soprano (ex-mezzo) danoise Trine Møller, Brünnhilde expérimentée capable d’alterner avec un même naturel tendresse filiale et force guerrière, et sa collègue la mezzo allemande Bettina Ranch, qui se révèle à nouveau extraordinaire en Fricka tout à la fois volcanique, sensuelle et élégante.
NICOLAS BLANMONT
Daniel Johansson (Siegmund)
Tijl Faveyts (Hunding)
Jordan Shanahan (Wotan)
Astrid Kessler (Sieglinde)
Trine Møller (Brünnhilde)
Bettina Ranch (Fricka)
Marc Albrecht (dm)
Paul-Georg Dittrich (ms)
Pia Dederichs, Lena Schmid (d)
Mona Ulrich (c)
Andreas Grüter (l)
Robi Voigt (v)
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