Opéras Fin de partie à Bâle
Opéras

Fin de partie à Bâle

14/05/2026
Nathan Berg et Michael Borth. © Ingo Höhn

Theater Basel, 12 avril

85 ans : c’est l’âge auquel György Kurtág, aujourd’hui centenaire, s’est attelé à Fin de partie, opéra d’après la pièce de Samuel Beckett. Et il en avait 92 en novembre 2018, lors de la création à la Scala de Milan, après huit difficiles années de composition, pendant lesquelles Márta, son épouse, veillait à ce qu’il ne « tourne pas en rond », rejointe cinq ans durant par le jeune chef et compositeur Arnaud Arbet, qui collectait les esquisses, établissait la réduction pour piano, préparait les chanteurs. Pour Kurtág, un vrai paradoxe : une vie consacrée à l’aphorisme musical et à la miniature, et une ultime création déployée sur près de deux heures, avec en fosse un orchestre de quelque soixante musiciens !

Et pourtant, à la clé, un chef-d’œuvre, même si l’on peut discuter de la trahison qu’implique la mise en musique d’un théâtre où le silence entre les mots compte souvent autant que la juxtaposition des bribes d’une action sans véritable commencement ni fin. Le compositeur hongrois, malgré son admiration profonde et ancienne pour Beckett, a un peu malmené sa pièce, d’autant qu’il l’infléchit par de nombreuses coupures, transformant la relation abusive père-fils centrale en un drame familial davantage transgénérationnel. Mais, en tant qu’opéra à part entière, et sans doute desservi lors de sa création milanaise par une trop grande fidélité aux étouffantes didascalies beckettiennes, Fin de partie paraît promis à un bel avenir, du moins à mesure qu’on s’autorise à l’interpréter plus librement.

Depuis 2018, l’ouvrage a déjà beaucoup essaimé : plus d’une trentaine d’exécutions, dont trois reprises de la production initiale, mais aussi déjà trois nouvelles mises en scène, à Dortmund, Vienne et Berlin. C’est donc dans une dynamique qui ne faiblit pas que s’inscrit cette première bâloise, où l’équipe scénique ose d’emblée s’affranchir de tout environnement confiné, en installant l’action sur le toit d’un immeuble délabré, terrasse ouverte sur un panorama urbain partiellement dévasté, comme après une explosion. Un décor qui fait constamment ressentir l’appel d’un abîme, au bord duquel on se balance, dans lequel on jette des objets (dont les gribouillages nerveux de Hamm, allusion pertinente aux esquisses graphiques de Kurtág exposées dans le hall du théâtre), voire dans lequel se suicide Nell, au lieu de simplement cesser définitivement de respirer. À la fin, Hamm disparaît dans son canapé, accessoire auparavant joliment utilisé, lors de l’apparition symétrique des parents Nagg et Nell, dont les troncs surgissent des coussins au lieu de sortir de leurs habituelles poubelles. Sur les ultimes et sublimes bribes de la partition, seul un enfant silencieux parcourt encore la scène, suggérant peut-être qu’ici la misère se transmet indéfiniment, de génération en génération…

Quatuor vocal d’une belle présence, encore que d’une élocution française parfois perfectible, dominé par le baryton-basse canadien Nathan Berg, Hamm d’une gutturale noirceur, tandis que le Clov de Michael Borth intrigue autant par la détresse de son chant que par son comportement affairé, continuel déménagement d’objets, porteur de beaucoup d’interrogations et de sens cachés, au risque de distraire de la musique, ce que la scénographie scaligère tentait au contraire d’éviter. Pathétiques et très drôles, le Nagg de Ronan Caillet et la Nell d’Ursula Hesse von den Steinen, rôles plus épisodiques, mais cruciaux par le surcroît d’absurdité dont ils sont porteurs.

En fosse, le jeune chef hongrois Gábor Káli guide le Sinfonieorchester Basel sans jamais essayer d’arrondir les angles ni d’atténuer l’impression d’aphasie que peut suggérer cette musique presque auto-empêchée par sa fragmentation et son pointillisme. Deux longues heures dans lesquelles il faut s’immerger en s’interdisant strictement de regarder sa montre, mais qui finissent par captiver, la créativité singulière de la production aidant sans doute beaucoup le public à ne pas décrocher.

LAURENT BARTHEL

Nathan Berg (Hamm)
Michael Borth (Clov)
Ursula Hesse von den Steinen (Nell)
Ronan Caillet (Nagg)
Gábor Káli (dm)
David Marton (ms)
Márton Ágh (dc)
Thomas Kleinstück (l)

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