Comptes rendus Armide de retour à Paris
Comptes rendus

Armide de retour à Paris

09/11/2022
© Stefan Brion

Salle Favart, 7 novembre

Armide n’avait plus reparu sur une scène parisienne – sinon quelquefois en concert – depuis le 29 mars 1913. Dès lors, l’ouvrage méritait mieux que le spectacle, médiocre à force d’être modeste, signé Lilo Baur, dont les rares incursions à l’opéra – notamment une Lakmé, déjà à l’Opéra-Comique, en 2014 – ne hantent pas les mémoires.

Sans doute n’est-il pas nécessaire de transformer le « drame héroïque » de Gluck, qui reprend tel quel le livret écrit par Philippe Quinault pour la « tragédie en musique » de Lully, créée neuf décennies plus tôt, en cours de géopolitique, ou de le transposer dans une maison de retraite, une ambassade, ou que sais-je encore, pour lui insuffler une vraie consistance dramatique. Mais planter, au premier acte – pendant lequel Véronique Gens, déjà si grande qu’elle ne sait, souvent, pas très bien quoi faire de son corps, est juchée sur un piédestal –, solistes puis chœurs, en costumes médiévaux façon Game of Thrones, devant un grand moucharabieh, ne crée pas plus d’animation que d’enjeu.

L’arbre, qui occupe la moitié du plateau durant le reste de l’ouvrage, s’accorde plutôt bien – tantôt feuillu, à la manière d’un saule pleureur, tantôt branches nues – à la « campagne » et au « désert » des actes suivants ; il parvient même, parce qu’on y peut tenir debout, à passer pour le palais du dernier. Il n’en donne pas moins à l’ensemble de la représentation un faux air d’A Midsummer Night’s Dream – de Shakespeare ou Britten –, accentué par le vestiaire des Démons, Zéphyrs et autres Plaisirs, qui n’en finissent plus, parce qu’il n’a pas été jugé utile d’engager un chorégraphe, de se rouler, ou de se traîner par terre.

Davantage que de soudaines étincelles dans la direction d’acteurs, la tension qui survient, in extremis, résulte de la symbiose entre les chanteurs et la fosse. L’esthétique orchestrale de Christophe Rousset est assurément plus resserrée que celle de Marc Minkowski (en CD, chez Archiv Produktion, en 1996, puis à Vienne, en 2016). Et l’ensemble Les Talens Lyriques répond à son fondateur par un cousu main d’une concentration que l’acoustique de la Salle Favart met idéalement en valeur.

Privé de son clavecin, le chef nourrit le drame au plus près des inflexions vocales, par la netteté du contour plus que par l’ampleur du coloris, donc. Et porte amoureusement, jusqu’à son frémissant apogée, l’incarnation de Véronique Gens, qui n’avait jamais été Armide à la scène – ni celle de Lully, ni celle de Gluck.

Il était plus que temps, après des Alceste et Iphigénie – en Aulide et en Tauride –, où son chant coulé dans les mots trouvait son plein épanouissement. Aussi parce que les amples moyens de l’artiste, tragédienne modèle du baroque français, exigent, pour faire sortir l’interprète de sa réserve naturelle, ces rôles plus grands que nature, auxquels elle apporte, comme une contrepartie, une fragilité qui s’exprime dans la fureur même.

Par la taille, l’âge aussi, le Renaud d’Ian Bostridge ne pouvait lui être mieux assorti. Choix curieux, cependant, que celui d’un ténor à l’émission grimaçante, à la diction très appuyée, aux accents forcés, et gêné aux entournures par une tessiture qui doit encore beaucoup à la haute-contre.

Si l’Hidraot marmoréen d’Edwin Crossley-Mercer déploie un timbre glorieux, Anaïk Morel ne parvient pas à juguler un vibrato qui prive sa Haine d’impact. Assez interchangeables, Florie Valiquette et Apolline Raï-Westphal jouent les utilités féminines sans plus de grâce, tandis que le style et la technique très français d’Enguerrand de Hys et, quoique de façon moins marquée, de Philippe Estèphe leur confèrent l’avantage de la limpidité.

MEHDI MAHDAVI


© Stefan Brion

Pour aller plus loin dans la lecture

Comptes rendus Turc plein de verve à Avignon

Turc plein de verve à Avignon

Comptes rendus Strasbourg fidèle à Schreker

Strasbourg fidèle à Schreker

Comptes rendus Le Teatro Real de Madrid fête les 25 ans de sa réouverture

Le Teatro Real de Madrid fête les 25 ans de sa réouverture