Actualités Seiji Ozawa (1935-2024)
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Seiji Ozawa (1935-2024)

18/03/2024
Seiji Ozawa. © Shintaro Shiratori

Même si on le savait malade depuis longtemps, la disparition du chef japonais, le 6 février dernier, a fait l’effet d’un choc, en France, notamment, où il avait souvent dirigé, des opéras comme des concerts symphoniques. Avec Seiji Ozawa disparaît l’un des derniers géants de la baguette, nés avant la Seconde Guerre mondiale, ayant accompagné l’explosion du disque classique, à partir des années 1960.

Quand il fut nommé, en 1973, à la tête du Boston Symphony Orchestra, après le court mandat de William Steinberg – chef septuagénaire, d’origine allemande et « à l’ancienne » –, Seiji Ozawa était alors le symbole d’une modernité nouvelle : jeune (38 ans), asiatique (les préjugés commençaient à tomber), un peu hippie dans sa vêture (coiffure, colliers, sous-pulls, tuniques) et sa gestuelle, dansante et expressive.


Seiji Ozawa. © S. Lauterwasser

Ozawa avait un charme fou, qui avait gardé une qualité d’enfance. Mais sa maîtrise, son exigence et sa hauteur de vue séduisaient tout autant. Et la plasticité qu’il donnait au son orchestral s’est imposée – il n’était pas l’ancien assistant de Karajan pour rien. Autre caractéristique, assez peu partagée : une mémoire visuelle phénoménale, qui lui aura permis de diriger à peu près tout par cœur, y compris la création, à l’Opéra de Paris, en 1983, de la redoutable, longue et complexe partition de Saint François d’Assise d’Olivier Messiaen.

Je lui avais un jour demandé comment il procédait pour la mémorisation : lever tôt, travail photographique de l’œil, long, intense, devant la partition. (L’une des rares fois où Ozawa a dirigé avec partition s’est présentée lors d’un concert pour la fête du 4 juillet 1998, à Tanglewood, le Festival d’été où se produit le Boston Symphony. Il s’agissait de la « Valse » de Carousel de Richard Rodgers, probablement rajoutée au programme au dernier moment, qu’il ne connaissait pas, alors que la pièce est un « tube » populaire… Cela n’avait pas plu à tout le monde…)

Pur échange de vibrations

Les solistes adoraient jouer des concertos avec Ozawa car, débarrassé de la partition, le chef était tout ouïe et « pur échange de vibrations », ainsi que l’a dit le violoncelliste Yo-Yo Ma. À l’opéra (qu’Ozawa dirigeait peu, aussi, sa nomination au Staatsoper de Vienne, en 2002, avait-elle surpris), il en allait de même, notamment à l’Opéra National de Paris, auquel le liait une forte relation artistique.

En 1987, pour Elektra, au Palais Garnier, mon confrère Gérard Condé avait écrit dans Le Monde : « Il a choisi (…) de suivre le conseil inscrit par Strauss, en 1925, sur le livre d’or d’un jeune chef d’orchestre : «  Dirige Salome et Elektra comme s’ils étaient de Mendelssohn : de la musique de fées. » » Dans La Damnation de Faust, en 2001, à l’Opéra Bastille, j’avais noté des « textures de cordes comme suspendues et oniriques », et j’ai toujours en mémoire, au même endroit, en 2007, la « Romance à l’étoile » de Wolfram, dans Tannhäuser, chantée comme un lied par Matthias Goerne et nimbée d’un accompagnement orchestral de rêve.


Seiji Ozawa. © Michael Lutch

Ozawa reste également, dans ma mémoire, le seul à avoir fait bien sonner l’orchestre problématique de Francis Poulenc, à Matsumoto, en 1999, dans Dialogues des Carmélites. Mais c’était, il est vrai, le Saito Kinen Orchestra – une formation d’élite, fondée en 1984, qui recrutait les meilleurs vents des orchestres internationaux et les meilleurs instrumentistes à cordes japonais – et ses cuivres de rêve, qui jouaient avec un merveilleux velouté…

Beaux moments de musique

J’ai souvent entendu Seiji Ozawa, en France, au Japon, aux États-Unis (j’étais à Boston, en mars 1998, pour l’enregistrement de The Shadows of Time d’Henri Dutilleux). J’ai le souvenir de beaux moments de musique, mais il m’est aussi arrivé de rester de marbre, comme en mai 2004, lors d’un concert du Saito Kinen Orchestra, à Paris. Il semble que ce type de soirée n’était pas rare à Boston, ce que lui reprochaient la critique locale et certains musiciens de l’orchestre, qui trouvaient que trente ans (vingt-neuf à vrai dire) d’association, c’était un peu long…

À l’occasion de la création à Paris, le 7 mai 2009, du cycle complet Le Temps l’horloge de Dutilleux, écrit pour Renée Fleming, j’avais remarqué (et signalé dans ma critique du Monde) qu’Ozawa semblait fatigué, au point qu’il s’appuyait parfois à la rambarde du podium. Peu après, un cancer de l’œsophage – dont je ne savais rien – allait être diagnostiqué, puis rendu public, et l’éloigner des podiums.

Très affaibli par différents problèmes de santé, dont la maladie d’Alzheimer, Ozawa n’aura pas connu ce qu’a vécu Claudio Abbado, à la fin de sa vie, qui avait retrouvé le chemin régulier des podiums après avoir survécu à un cancer et assurait : « Cette expérience exceptionnelle fait que je vois et sens tout de manière différente. » Et il est très difficile de revoir les images d’un Ozawa méconnaissable, dirigeant, en 2022, Beethoven sur un fauteuil roulant, pour une diffusion en direct dans l’espace.

RENAUD MACHART

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