Evénement Rouen répète Serse
Evénement

Rouen répète Serse

06/03/2023
Jean-Philippe Clarac et Jakub Jozef Orlinski. © Marion Kerno

Serse de Haendel, dans une production de Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, sous la baguette de David Bates, et avec une distribution emmenée par la soprano Mari Eriksmoen et le contre-ténor vedette Jakub Józef Orliński : l’affiche réunie par l’Opéra de Rouen Normandie était une des plus alléchantes du printemps 2020. Covid oblige, il aura fallu attendre trois ans pour que le rideau se lève enfin sur le spectacle, avec un plateau vocal en partie modifié. L’occasion de remonter le temps jusqu’au 6 mars 2020, dans l’effervescence des premières répétitions, suivies par Opéra Magazine.

Déville-lès-Rouen, à une quinzaine de minutes du centre-ville. C’est là, un peu à l’écart, que sont situés les ateliers de l’Opéra de Rouen Normandie, un immense entrepôt de 3 300 m2 mis à disposition par la Région. Et c’est là que l’institution construit et stocke ses décors : ici, le sol sombre et imposant de -l’Iphigénie en Tauride signée Robert Carsen, présentée au Théâtre des Champs-Élysées, en juin 2019, en coproduction avec Rouen ; là, les caissons contenant le décor du Tannhäuser mis en en scène par David Bobée […] ; un peu plus loin, la gigantesque toile que l’artiste Françoise Pétrovitch vient d’achever pour L’Abrégé des Merveilles de Marco Polo, œuvre contemporaine d’Arthur Lavandier […]. « Et quand il ne construit pas nos propres décors, souligne fièrement Loïc Lachenal, le directeur de l’Opéra, l’atelier répond à des commandes et travaille pour d’autres maisons. Car nous sommes les seuls constructeurs de la région et nous avons acquis un savoir-faire qui incite bien des scènes à se tourner vers nous. Les bénéfices que nous en tirons viennent, bien sûr, alimenter notre budget de fonctionnement ».


Maquette du décor signé Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil.

C’est là, au milieu des machines à découper et à assembler, et à côté des ouvriers qui s’agitent, qu’est installé le décor de la production de Serse. Il n’a pas été construit sur place, mais à Nuremberg, où le spectacle a été créé, en octobre 2018, sur le plateau du Staatstheater. Et alors que les metteurs en scène, Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil (qui forment l’outil de production C&D > le lab), en ont impérativement besoin pour répéter, il ne peut trouver sa place dans aucune des salles de répétitions. Pas question, en effet, de se contenter d’un simple marquage au sol, comme cela se fait souvent. Pourquoi ? Parce qu’il ne s’agit rien moins que d’une véritable rampe de skateboard, sur laquelle les chanteurs et plusieurs skateurs professionnels vont évoluer. Construite en bois, supportée par une solide structure métallique, elle occupera toute la largeur de la scène et sera encadrée par des bancs, à l’avant et à l’arrière, qui prolongeront l’espace en plusieurs zones. On pourra s’y asseoir pour s’y reposer, ou en faire le tour en courant.

Skates, trottinettes et vélos

À quoi cette étonnante proposition dramaturgique correspond-elle ? « En fait, explique Jean-Philippe Clarac, lorsque le Staatstheater de Nuremberg nous a proposé de monter Serse – son directeur a pensé qu’après la succession d’arie du Mitridate de Mozart que nous avions proposé à Bruxelles, en 2016, nous étions en mesure d’affronter un autre « opera seria » –, nous nous sommes demandé à quoi pouvait correspondre, à notre époque, cette « comédie romantique » surtout connue pour le fameux « Ombra mai fu« . Serse possède un statut un peu à part dans l’œuvre de Haendel, puisqu’il fait intervenir des éléments vraiment comiques. La réponse nous est venue en observant les skateparks de Bordeaux, ces lieux où les adolescents se montrent, pavanent, font les beaux, draguent, et dans lesquels les filles interviennent de plus en plus. Même si nous ne cherchons pas la transposition à tout prix, nous aimons que le monde extérieur s’immisce sur le plateau. Il nous a donc semblé évident que l’univers de fantaisie mis en musique par Haendel, où l’on ne respecte aucune exactitude historique et où la seule question qui compte, au fond, est celle de l’amour, trouverait un équivalent dans ces espaces, que l’on rencontre désormais dans toutes les villes d’Europe. Souvent évoqué dans les films de Gus Van Sant ou de Larry Clark, le skatepark est un endroit où l’on peut s’élancer, se laisser glisser, évoluer avec grâce, mais où l’on peut également chuter et se blesser, au sens propre comme au sens figuré. Tout n’y est, comme en amour, que question de rythmes et d’équilibre ».


Jakub Jozef Orlinski (Arsamene) et Jean-Philippe Clarac. © Marion Kerno

Des skateboards, soit, auxquels il faut en plus ajouter des trottinettes et des petits vélos BMX, autant d’accessoires roulants à travers lesquels s’expriment les passions. Mais quid des problèmes techniques ? Comment faire pour que ces objets ne fassent pas trop de bruit et ne dérangent pas la musique ? « Nous avons eu recours à des skateboards à roues molles, relativement silencieux, explique Jean-Philippe Clarac. Par ailleurs, ils servent principalement pendant les récitatifs, de manière à ne pas perturber les chanteurs pendant les airs ». Et quelle distribution pour se prêter au jeu ? « C’était une question essentielle, car il fallait des artistes jeunes et motivés pour se lancer dans l’aventure. À Nuremberg, la distribution était majoritairement issue de la troupe du Staatstheater. À Rouen, l’équipe est complètement différente. Lorsque Loïc Lachenal s’est décidé pour une coproduction, il a tout de suite pensé, pour le rôle d’Arsamene, à Jakub Jozef Orlinski, ce jeune contre-ténor polonais qui est aussi un fan de breakdance. Jakub est devenu une vedette, en partie grâce à une vidéo réalisée pour France Musique, lors du Festival d’Aix-en-Provence. On l’y voit interpréter un air de Vivaldi en short et en tongs… Cette vidéo a été partagée plusieurs millions de fois ! Puis Loïc a bâti une distribution à l’image de Jakub, c’est-à-dire aussi performante vocalement que prête à s’investir physiquement. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de transformer les chanteurs en champions de skate ! Ils n’auront que quelques figures à réaliser et ce sont surtout les professionnels qui feront le travail ».

Ce vendredi 6 mars est donc le premier jour des répétitions. Sous un pâle soleil d’hiver, l’équipe arrive en début d’après-midi, amenée par une navette qui vient du Théâtre des Arts. Il n’y pas encore grand monde. Le coronavirus fait des ravages et certains, surtout outre-Atlantique, hésitent à voyager. On sent d’ailleurs une certaine fébrilité envahir le directeur, qui s’affaire au téléphone pour prendre des nouvelles des uns et des autres. Heureusement, outre les metteurs en scène, Jakub Jozef Orlinski est présent, ainsi que le baryton italien Biagio Pizzuti (1), qui interprète le rôle court, mais très comique, d’Elviro, le serviteur au centre de tous les quiproquos amoureux. Le premier, beau gosse au visage d’ange, bonnet roulé sur la tête, pantalon de jogging légèrement relevé pour laisser voir ses chevilles nues, ne faillit pas à sa réputation de garçon bien dans sa peau et dans son temps, à mille lieues du stéréotype du chanteur fragile et précautionneux. D’ailleurs, dès qu’il arrive, après s’être précipité sur un buffet plein de sucreries, de fruits et de boissons, destiné à redonner un peu d’énergie à l’équipe au moment des pauses, il se précipite dans la rampe pour essayer un skate et s’y laisse tomber !

À pleine voix

On commence. Contraints d’adapter les répétitions au planning des présences et des absences, les metteurs en scène entament avec un duetto Arsamene/Elviro. Il n’est pas nécessaire d’expliquer le principe général du spectacle, les chanteurs ont déjà eu suffisamment d’informations. Ce duo est une course-poursuite autour de la rampe de skate. Elle se fera à vélo, mais pour l’instant, celui venu d’Allemagne a un pneu dégonflé et il faut donc se contenter d’imiter la course. De même, les deux chanteurs sont censés se passer une plaque fixée au vélo par des aimants. Sur celle-ci figurent des inscriptions dans la langue de Goethe ; elles auront bientôt leur traduction en français.


Jean-Philippe Clarac et Jakub Jozef Orlinski (Arsamene). © Marion Kerno

On passe à un lamento d’Arsamene. Et là, Jean-Philippe Clarac prend Jakub Jozef Orlinski à part, pour lui expliquer la situation. Il s’agit d’épancher son désarroi amoureux en s’allongeant sur le haut de la rampe, puis en jouant avec le skate, celui-ci devenant presque le confident auquel on révèle ses blessures. Le contre-ténor s’exécute. D’emblée, il chante à pleine voix, alors qu’en pareilles circonstances, la plupart se contentent de marquer, et l’éclat cristallin de son timbre résonne singulièrement dans cet environnement un peu brut. La première fois n’est pas encore la bonne. Jean-Philippe Clarac lui montre comment n’utiliser qu’une main pour tenir le skate, de manière à ce que le geste soit plus joli et plus poétique. Le chanteur reprend. Plus juste, cette fois. Il se coule rapidement dans le personnage. On voit tout de suite la sensualité, mais aussi la fragilité et la grâce qu’il saura lui apporter.

Lorsque vient la pause, son premier réflexe est d’allumer son portable pour consulter ses messages, mais je parviens néanmoins à lui poser quelques questions. Je lui demande d’abord quelle place il accorde à ce rôle d’Arsamene, qu’il chante pour la première fois en scène, et il me répond de manière cash, sans fioritures : « C’est un très beau personnage, avec une magnifique musique, mais il est trop aigu pour moi, et je suis obligé de transposer. En fait, c’est Alain Lanceron, le président de ma maison de disques (2), qui m’a persuadé de l’interpréter dans cette production, parce qu’il connaît mon goût pour les activités physiques. Il pensait donc que j’y serais à ma place. Je suis content de le chanter, mais je l’abandonnerai aussitôt après les représentations. » Quand on s’étonne de le voir prendre aussi peu de précautions, aussi bien avec sa voix qu’avec son corps, la réponse ne se fait pas attendre non plus : « J’appartiens à une nouvelle génération de chanteurs sans doute moins frileuse que les précédentes. Je fais aussi de la danse, et j’ai été mannequin ; je suppose que mon rapport au corps n’est pas exactement le même. Pour ce qui est de la voix, je la crois suffisamment saine pour ne pas avoir à marquer. » Enfin, quand on l’interroge pour savoir s’il ne préfèrerait pas interpréter une musique plus contemporaine, il ne tergiverse pas davantage : « La musique contemporaine n’est pas toujours très bien écrite pour la voix, et elle demande beaucoup de temps d’apprentissage, mais certains, comme Philip Glass ou Nico Muhly, ont composé des œuvres que j’apprécie. Dans le futur, j’aimerais incarner Oberon dans A Midsummer Night’s Dream de Britten, ou le Garçon dans Written on Skin de George Benjamin. »

Streertwear chic

Les répétitions reprennent. S’y joint, cette fois, la soprano norvégienne Mari Eriksmoen, que l’on a pu entendre, entre autres, en Pamina dans Die Zauberflöte, au Festival d’Aix-en-Provence, et qui interprète ici le rôle de Romilda, aimée à la fois par Arsamene et Serse, et cause de la rivalité entre les deux frères. Elle aussi a revêtu baskets et survêtement, et elle semble pressée de découvrir la rampe sur laquelle elle va évoluer (il faut préciser qu’en plus des répétitions scéniques, les chanteurs auront une heure de cours de skate par jour). Le premier morceau qu’elle répète est un duo avec Arsamene, qui se situe presque à la fin de l’opéra. On est dans le registre du dépit amoureux, avant la réconciliation générale.


Jean-Philippe Clarac et Mari Eriksmoen (Romilda). © Marion Kerno

Au départ, Jakub/Arsamene arrive en trottinette, au fond de la scène, et vient se planter devant Mari/Romilda, qui fait la tête. Les deux amants échangent quelques paroles acides, avant de traverser la rampe et de venir s’asseoir sur un banc à la face. Là, le dos à dos boudeur se termine vite en un contact physique, puis en une étreinte évoquant ces comédies -américaines dans lesquelles les personnages principaux, tels le chat et la souris, s’étrillent avant de tomber dans les bras l’un de l’autre, et dont la morale pourrait être résumée par la formule : « Lorsqu’il est pur, l’amour triomphe toujours ! »

Et, même en n’en voyant que les prémices, on comprend rapidement l’essence de ce spectacle, qui prendra sa forme définitive avec les costumes conçus, comme le décor, par les metteurs en scène eux-mêmes. « Une sorte de streetwear chic, prenant sa source dans des costumes XVIIIe, mais les traduisant à la mode d’aujourd’hui. Chaque personnage est associé à un animal et à un mot, brodés sur son costume. Serse, par exemple, est associé au requin et au désir ».

Ces costumes, il faudra attendre un peu pour les voir. Quand, dans une semaine, le décor trouvera sa vraie place sur le plateau libéré […] et quand les chanteurs/skateurs seront suffisamment sûrs de leurs gestes pour les porter sans les abîmer. Alors naîtra sûrement une très rafraîchissante interprétation de Haendel, un spectacle qui fera croire que l’opéra peut être aussi crédible que le cinéma !

PATRICK SCEMAMA

(1) Le rôle d’Elviro sera tenu par Riccardo Novaro lors des représentations de mars 2023.
(2) Erato/Warner Classics.

Un reportage initialement publié en avril 2020, dans le n° 160 d’Opéra Magazine.

À voir :

Serse de Georg Friedrich Haendel, avec Jake Arditti (Serse), Jakub Jozef Orlinski (Arsamene), Cecilia Molinari (Amastre), Mari Eriksmoen (Romilda), Sophie Junker (Atalanta), Luigi de Donato (Ariodate), Riccardo Novaro (Elviro), sous la direction de David Bates, et dans une mise en scène de Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, à l’Opéra de Rouen Normandie, du 10 au 14 mars.

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