La Monnaie, 17 octobre
Une vague d’applaudissements a salué le tomber de rideau de cette dernière représentation de Roméo et Juliette à la Monnaie. Un succès mérité ? D’abord, la mise en scène de Julia Burbach se limite à la fonction décorative. Dans une atmosphère tantôt blafarde, tantôt crépusculaire, un plateau presque vide accueille quelques structures métalliques suspendues aux cintres devant un rideau blanc. Les costumes, passant des couleurs flamboyantes du début à des teintes uniformément beiges, évoquent certaines figures de l’univers shakespearien. Au IV, les amants se retrouvent sur un lit entouré d’eau, tel un îlot de bonheur éphémère, où un double de Juliette restera étendu au moment du mariage, comme si l’héroïne était déjà plongée dans sa mort apparente. Une idée de dédoublement qui pourrait conférer à cette scène une force particulière, à condition d’être mieux préparée et développée.
Tout au long du spectacle, des danseurs gravitent autour des protagonistes, comme pour tenir le public à distance de la passion qui les consume. Jamais ne se dessine un fil dramaturgique clair, susceptible d’unifier la « lecture à plusieurs strates » annoncée par la metteuse en scène dans le programme. Si le dépouillement visuel devrait, en théorie, favoriser la mise en lumière des personnages et l’épanchement de l’émotion, le résultat s’avère d’un formalisme froid, incapable de susciter la moindre empathie. Faute, en grande partie, d’une direction d’acteurs réduite au strict minimum. Le statisme domine, y compris dans les scènes les plus tendues, où des mouvements erratiques peinent à donner crédibilité et relief à l’action. On aurait également souhaité un engagement dramatique plus affirmé de la part des protagonistes, histoire de compenser leurs limites vocales.
Le cas le plus problématique est celui d’Ismael Jordi, Roméo terne, dépourvu d’éclat et de projection, constamment dépassé par les exigences du rôle. Plus investie scéniquement, séduisante par sa présence, Jeanine De Bique sauve la mise en Juliette, mais son instrument paraît trop léger pour s’imposer dans les ensembles et dans l’air « du poison ». Le reste de la distribution assure l’essentiel grâce à une bonne homogénéité vocale et à des caractérisations soignées. On retiendra notamment le Capulet noble et humain de Werner Van Mechelen, le Tybalt énergique de Travon D. Walker, le Frère Laurent hiératique de Maxim Kuzmin-Karavaev, le Mercutio volubile de Michael Arivony, ainsi que le Stéphano vif-argent de Florence Losseau.
Le véritable atout se trouve cependant dans la fosse, où Valentina Peleggi impressionne par la maturité de sa lecture, attentive à la variété des textures comme au raffinement des couleurs. Sous sa baguette, l’orchestre maison devient ce troisième personnage qui s’interpose entre les amants de Vérone, témoin des moindres inflexions de leur âme. La cheffe italienne révèle un sens aigu de la respiration théâtrale et n’hésite pas à élargir les tempi pour déployer toute la force émotionnelle des grands moments lyriques. Jamais démonstrative ni emphatique, admirablement servie par un orchestre aussi irréprochable que les chœurs, sa baguette confère à la partition une densité musicale qui mériterait un plateau plus convaincant.
PAOLO PIRO
Ismael Jordi (Roméo)
Jeanine De Bique (Juliette)
Maxim Kuzmin-Karavaev (Frère Laurent)
Michael Arivony (Mercutio)
Florence Losseau (Stéphano)
Werner Van Mechelen (Le Comte Capulet)
Rehanna Thelwell (Gertrude)
Travon D. Walker (Tybalt)
Oleg Volkov (Grégorio)
Taeksung Kwon (Benvolio)
Leander Carlier (Le Comte Pâris)
Sam Taskinen (Le Duc de Vérone)
Valentina Peleggi (dm)
Julia Burbach (ms)
Cécile Trémolières (dc)
Fabrice Kebour (l)
Cameron McMillan (ch)